LUDWIG WITTGENSTEIN
Paix dans les pensées !

Par Patrice BOLLON
[17 février 2005]


Wittgenstein et les limites du langage, de Pierre Hadot, Vrin, 130 p., 7 €. 


Recherches philosophiques, de Ludwig Wittgenstein, Traduit de l'allemand par Françoise Dastur, Maurice Élie, Jean-Luc Gautero, Dominique Janicaud et Élisabeth Rigal, Gallimard, 374 p., 31 €. 

Le Figaro littéraire

Ainsi parlait Wittgenstein : «Il se pourrait qu'il revienne à ce travail, en dépit de son insuffisance et des ténèbres de ce temps, de jeter quelque lumière dans tel ou tel cerveau ; mais cela n'est à vrai dire guère probable. (...) J'eusse volontiers produit un bon livre. Mais le sort en a décidé autrement ; et le temps est révolu, qui m'eût permis de l'améliorer.» Il n'est pas commun qu'un auteur fasse état d'une aussi authentique humilité, surtout en philosophie, où, paradoxalement, l'inventeur du moindre ou du plus approximatif concept se prend pour le nouveau roi du monde. Mais l'homme qui écrivait ces lignes n'était justement pas un philosophe comme les autres...

Lorsque, en 1945, Ludwig Wittgenstein rédigea la préface de ses Recherches philosophiques, dont Gallimard nous donne une nouvelle traduction – la précédente, due à Pierre Klossowski, remontait à 1961 –, il songeait encore à publier cette suite de remarques sur laquelle il s'échinait depuis plus de quinze ans. Puis il se ravisa : l'ensemble était, à ses yeux, décidément trop imparfait.

Par instant, il lui semblait même n'avoir accouché que d'«une accumulation de non-sens». Aussi fallut-il attendre 1953, deux ans après sa mort, pour que, enfin, on en dispose. Quel contraste avec la manie scripturaire de nos dits «philosophes», qui ne nous laissent pas souffler six mois, sans nous assaillir de leurs pseudo-«révélations» et autres «lectures» censément «inédites» de telle ou telle question !

À quoi s'ajoutait une autre originalité de la part de Wittgenstein : alors que la plupart des penseurs, y compris les plus grands, préfèrent, quand ils se rendent compte qu'ils ont fait fausse route, persister dans leur erreur plutôt que de se dédire, les Recherches philosophiques s'annonçaient comme une révision des thèses de son premier livre, le seul qu'il ait fait paraître de son vivant, le Tractatus Logico-Philosophicus, écrit en 1918. Wittgenstein envisageait même de publier les deux livres ensemble, l'un à la suite de l'autre, afin de montrer pourquoi et en quel sens il s'était trompé...

L'on mentirait si l'on disait que les Recherches sont à la portée de n'importe quel lecteur distrait. Non qu'elles comportent de ces références savantes et obscurités de vocabulaire ou de raisonnement, en lesquelles certains voient la marque de la profondeur. Pas le moindre jargon n'y apparaît ; aucun renvoi à d'autres oeuvres ne les surcharge ; et les exemples y viennent tous de la vie quotidienne la plus triviale : les interjections entre deux maçons, la perception du monde alentour, l'expression des sentiments de plaisir ou de douleur, etc.

La difficulté, ici, est autre : partant du principe, déjà présent dans le Tractatus – en quoi les deux ouvrages entretiennent des liens complexes, de continuité autant que de rupture –, selon lequel les problèmes en philosophie naissent de confusions de logique et de langage (ou des deux à la fois), Wittgenstein y tente de clarifier les rapports entre langage et phénomènes. Avec une différence de taille : alors que dans le Tractatus, il pensait encore, selon une perspective empirique ou «physicaliste», pouvoir séparer l'univers des faits de celui des pensées et déceler ce qui, n'ayant pas de vis-à-vis réel, relève du pur non-sens et n'est qu'une «bosse de notre entendement», ce parti pris a disparu des Recherches.

Car le langage ne traduit plus pour lui une pensée ou une sensation antécédente, à la manière d'un vêtement qui viendrait les recouvrir et leur donner forme. Ne pouvant prendre du champ face à lui par lui, il forme les limites de notre monde – comme si nous étions pris dans une «prison linguistique», y compris dans l'expression de nos sentiments les plus intérieurs, situation dont il nous faut bien pourtant essayer de nous extraire afin d'atteindre ce que Wittgenstein nommait «le mystique» et correspondait pour lui aussi bien à l'éthique qu'à l'esthétique.

Ce qu'on appelle le «tournant linguistique» de sa pensée s'arpente ainsi sur la notion centrale de «jeu de langage» : aucune expression de notre part ne saurait être séparée du contexte dans laquelle elle est née et, plus généralement, de la «forme de vie» que, consciemment ou non, nous avons adoptée – la signification des mots que nous utilisons se confondant de ce fait avec leur usage quotidien. La philosophie, à partir de là, n'a pas pour vocation de changer le monde, mais de le clarifier. Laissant «toutes choses en l'état», elle ne saurait, au mieux, que réussir à les décrire. Elle n'a, autrement dit, de sens que si elle aide à faire disparaître la philosophie – comme si elle était à elle-même sa propre thérapeutique !

On comprend, à ce résumé fort général et réducteur – mais il faut bien en passer par là –, à quel point la tentative de Wittgenstein apparaît radicale, au sens propre du terme, de réflexion sur les racines de notre entendement aussi bien que de notre vie, et malaisée, sinon contradictoire. Sans doute est-ce cette difficulté qui amena son auteur à repousser sans cesse puis à suspendre définitivement la publication des Recherches.

Rien n'oblige, d'ailleurs, à le suivre en toutes ses conclusions. N'ayant aucune doctrine à délivrer, refusant l'idée même de doctrine, Wittgenstein n'attendait aucun assentiment de ses lecteurs, encore moins qu'ils deviennent ses disciples, chose qu'il abhorrait par-dessus tout. Dans le droit-fil de la pensée antique, sa philosophie avait pour ambition de modifier notre regard sur les choses, afin de nous faire, si possible, atteindre ce qui représentait pour lui le but suprême, «la paix dans les pensées», soit ce qu'on appelle traditionnellement, mais que les faux éthiciens qui encombrent aujourd'hui les étals de libraire ont ravalé à une acceptation veule du cours des choses, la sagesse ou l'équilibre.

Rien d'étonnant, dès lors, qu'un des tout premiers introducteurs de Wittgenstein en France ait été Pierre Hadot, l'auteur du classique Exercices spirituels et philosophie antique (1), dont Vrin a eu la bonne idée de republier en un petit volume les articles de la fin des années 1950 parus dans Critique et la Revue de Métaphysique et de morale. Si l'on cherche un manuel pour accompagner la lecture des Recherches, c'est vers lui qu'il faut se tourner. Car, parmi les innombrables publications récentes ou à venir sur Wittgenstein (2), Wittgenstein et les limites du langage se détache autant par sa concision que par sa probité et sa puissance d'analyse.

Alors que l'auteur du Tractatus a fait naître une insupportable scolastique, on y trouve les pistes critiques les plus fines et un usage de sa philosophie fidèle justement par sa liberté à son égard. Dire cela n'est pas renvoyer au néant tous les commentaires savants, ou prétendus tels, de Wittgenstein. L'érudition des autres a cet avantage qu'elle nous épargne un temps précieux, qu'on peut consacrer à l'indispensable méditation. Mais elle est peu de chose quand elle se limite à cela. À l'inverse, le petit livre de Pierre Hadot est tout uniment un mode d'emploi de Wittgenstein et un appel à se saisir de sa pensée pour forger la nôtre propre – ce qui est bien la seule définition acceptable de cette activité, dont Wittgenstein n'aura en fin de compte pas réussi à nous délivrer, mais qu'il nous aide à réinventer : la philosophie....

(1) Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique, Albin Michel, 2002.

(2) V. L'esprit réaliste. Wittgenstein, la philosophie de l'esprit, de l'Américaine Cora Diamond (PUF) et le numéro de la revue Europe consacré à l'auteur du Tractatus (octobre 2004). La revue Philosophie consacre, pour sa part, deux numéros entiers aux Recherches philosophiques, le premier étant d'ores et déjà paru (Minuit).