Un premier prix pour Jonathan Littell

L'Académie française vient d'ouvrir la saison en couronnant, dès le premier tour, le roman controversé du jeune auteur des « Bienveillantes ».

Cette saison, le Quai de Conti a vécu des heures qui ont ravivé le souvenir des duels, jadis proscrits par Monsieur le Cardinal. Objet de la querelle : un livre forcément en ces lieux voués aux Arts et Lettres. Celui de Jonathan Littell, Les Bienveillantes, en lice pour le grand prix du roman. Ses partisans et ses adversaires s'affrontèrent en un combat singulier. Un académicien (pourtant jadis amateur de forts romans épiques) demanda au secrétaire perpétuel, Hélène Carrère d'Encausse, qu'elle lise à voix haute quelques pages choisies du roman. L'objet était de choquer les plus chastes oreilles de l'Académie française en révélant que Les Bienveillantes comportent des scènes violentes et des passages obscènes. Cette charge fit bondir les défenseurs de Littell : quel livre sortirait indemne d'un pareil traitement ? En tout cas, c'est peu dire que le roman de Jonathan Littell ne suscita pas la bienveillance.

Les partisans du livre firent valoir que l'Académie française tenait l'occasion de couronner une oeuvre ambitieuse, qui en dépit de ses éventuels défauts valait par son souffle et un mouvement général peu commun aujourd'hui. Et qu'en récompensant un citoyen américain parlant et écrivant la langue de Molière, elle saluait opportunément la francophonie outre-Atlantique. Ils eurent finalement gain de cause au premier tour car Les Bienveillantes recueillirent douze voix contre quatre au brillant Vincent Delecroix (Ce qui est perdu, Gallimard) et quatre à l'excellent Michel Schneider (Marilyn dernières séances, Grasset). Et les malveillants quittèrent la salle des délibérations.

Dépasser les jugements historiques

Cioran disait rêver d'un monde où l'on mourrait pour une virgule. Il élit domicile en France, pays où l'on s'écharpe pour un roman. Pas une semaine depuis deux mois où il ne soit question des Bienveillantes. Pas une semaine sans qu'il soit relaté l'histoire de ce gros manuscrit, de son agent, de son éditeur, de son auteur : préparé pendant des années, écrit en quelques semaines par un garçon de 39 ans, formant au final un volume de mille pages, tout est démesure dans cette histoire qui a réveillé la république des lettres. Max Aue, le personnage central du roman, est devenu (après Gunther Grass) le SS le plus célèbre de Paris. Ses crimes, ses turpitudes, ses goûts et ses aversions sont aujourd'hui épluchés par des milliers de lecteurs (200 000 exemplaires vendus à ce jour). Certains sont transportés par les admirables descriptions de la campagne de Russie, d'autres révulsés par des dialogues où la condition humaine est tenue pour rien. Tous s'interrogent : peut-on assister, même par le truchement d'un roman, à de telles horreurs sans en être affecté ? Une telle présentation du mal, même de façon allégorique, est-elle acceptable ?

Le statut du roman dans une société est posé, comme rarement depuis Le Voyage au bout de la nuit. « On trouve dans ce livre des attaques abominables contre la patrie ! », avait protesté en 1932 l'excellent Pol Neveux pendant les délibérations du jury Goncourt. « La patrie, avait rugi Léon Daudet, je lui dis merde quand il s'agit de littérature ! » Dépasser ses réticences, ses jugements historiques, en un mot sa prudence et se laisser saisir par le fort vent du romanesque, accepter la périlleuse compagnie des cavaliers de l'Apocalypse, pour le meilleur et pour le pire, telle est d'abord la signification de ce grand prix du Roman décerné par l'Académie française.

Pour en savoir plus : http://propos-insignifiants.forumactif.com/

Étienne de Montety, le Figaro du 27 octobre 2006.