On n'en a pas fini avec l'irréductible Jonathan Littell. Il agit vraiment comme un révélateur dans une société littéraire si peu habituée à être bousculée, très peu encline à reconnaître les rares écrivains qui la boudent et qu'elle indiffère. Le jeune auteur des « Bienveillantes » ne joue pas le jeu et, pour les cabots en frac du milieu, c'est insupportable.
La meilleure preuve de sa détermination gracquienne à être dans la littérature et pas dans son spectacle, à être lu sans se vendre, à s'inscrire dans le temps et non dans la saison des prix, c'est son refus catégorique de passer par la case télé. Le 10 juillet dernier, alors qu'il était convaincu que son roman peinerait à trouver 2 000 lecteurs et qu'il s'étonnait de mon enthousiasme, Jonathan Littell m'avait dit : « J'ai déjà prévenu mon éditeur que je n'irai pas faire le zouave sur les plateaux. D'ailleurs, je ne regarde jamais la télévision. Je n'en ai pas. »
Il a tenu parole. Timidité ? Non. Ténacité. Les mille pages des « Bienveillantes » ne se prêtent pas au pitch ardissonien et leur auteur - tout le monde en parle, mais sans lui - n'a pas le goût des défilés de mode cathodiques, comme Angot, Nothomb ou d'Ormesson. En revanche, Jonathan Littell, qui sait la qualité d'écoute et le temps dilaté de la radio, a accepté de s'expliquer sur France-Culture ou de passer sur France-Inter, chez le très attentif Frédéric Bonnaud : pendant une heure et demie, le romancier a ainsi pu dialoguer passionnément avec Raul Hilberg, l'auteur de « la Destruction des Juifs d'Europe ».

Cette rencontre au sommet est inimaginable aujourd'hui à la télévision. De même qu'elle refuserait de diffuser le passionnant entretien de quatre-vingts minutes que Robert Badinter a accordé à Bernard Pivot et que Gallimard vient de rééditer en DVD, dans une collection où Dumézil, Lévi-Strauss, Nabokov, Guilloux, Yourcenar, Etiemble et Albert Cohen rappellent ce que fut, autrefois, l'exigence de la télévision, quand elle était culturelle et populaire.

Jérôme Garcin

Le Nouvel Observateur - 2191 - 02/11/2006