Propos insignifiants

Promenade buissonnière parmi les livres et les écrivains

31 décembre 2007

Les femmes étaient fascinés par lui, aimaient le draguer !

Après la guerre, mon père, Henri, le voyait beaucoup. Ils avaient été dans la même promotion à Normale sup en 1930, avec Pompidou. Je me souviens -j'avais 7 ou 8 ans- que Gracq venait dîner très souvent à la maison. Ils avaient de grandes conversations sur le football car ils avaient fait partie de l'équipe de la Rue d'Ulm. A ce titre, ils avaient même joué au Monténégro, en Hongrie, en Allemagne... Ils émaillaient leurs conversations de mots latins, grecs et allemands. C'étaient de véritables grosses têtes, des cerveaux. Mon père avait fait découvrir la Bretagne Nord à Gracq -ils faisaient énormément de bicyclette ensemble- et Gracq le pays nantais à mon père.

C'était un homme petit, terne, tout étriqué, complexé physiquement, les pieds en dedans, avec cette toute petite voix qui semblait toujours s'excuser. Quand ma mère parlait de Julien Gracq avec des trémolos dans la voix -les femmes étaient fascinés par lui, aimaient le draguer !-, ce Gracq ne cadrait pas avec le Louis Poirier que je voyais chez nous. Mais je savais qu'il était une sommité littéraire. Parfois, il ne parlait pas du tout, avait comme des absences, regardait le plafond. Ils avaient souvent des conversations de potaches. Mon père me raconta que Gracq fut, Rue d'Ulm, un grand chahuteur, adorant bizuter les nouveaux.

Tous deux allaient chaque mois à Matignon puis ensuite à l'Elysée déjeuner avec Pompidou. Ils en revenaient éméchés, ayant éclusé quelques bouteilles de chateauneuf-du-pape, le vin préféré de Gracq, qui avait une excellente descente. La dernière fois que je l'ai vu, c'était à la mort de mon père, en 1992.

Yann Queffélec, Le Figaro Magazine, 29 décembre 2007.

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26 décembre 2007

Julien Gracq est mort

Gracq_et_le_goncourt

Depuis quelques années, l'auteur des Carnets du grand chemin ne quittait guère sa maison natale du quartier de la Gabelle à Saint-Florent-le-Vieil, où il recevait des visiteurs auxquels il parlait volontiers de football ou d'échecs, mais plus rarement de littérature, conseillant à ses hôtes de se reporter à ses livres. Dernier classique vivant, honoré de deux volumes dans «La Bibliothèque de la Pléiade», Julien Gracq avait donné le mot de la fin à nos confrères du Monde dans le courant de l'année 2000.

«En littérature, je n'ai plus de confrères. Dans l'espace d'un demi-siècle, les us et coutumes neufs de la corporation m'ont laissé en arrière un à un au fil des années. J'ignore non seulement le CD-Rom et le traitement de texte, mais même la machine à écrire, le livre de poche, et, d'une façon générale, les voies et moyens de promotion modernes qui font prospérer les ouvrages de belles-lettres. Je prends rang, professionnellement, parmi les survivances folkloriques appréciées qu'on signale aux étrangers, auprès du pain Poilâne, et des jambons fumés chez l'habitant.»

Sébastien Lapaque, Le Figaro, 24 décembre 2007.

Pour en lire davantage : http://propos-insignifiants.forumactif.com/index.htm

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17 décembre 2007

Une Sagan paresseuse qui ne cesse de travailler

Le récit d’Annick Geille peint une Sagan qu’on aurait tous aimé connaître. Le 25 rue d’Alésia ressemble à un café aux banquettes confortables, aux tables ouvertes. Tiens, voilà Jacques Chazot, tiens voilà Bernard Frank qui rentre de Grimaud où il vient de terminer Solde, une sorte de chef-d’oeuvre dont il avait le secret. Annick Geille passera des bras de Sagan à ceux de Frank. On vivait comme ça, par-delà les règles bourgeoises de l’amour. Un côté liaisons dangereuses. Jouissif et toxique à la fois. Selon Annick Geille : «Le mot d’ordre chez l’auteur d’Aimez-vous Brahms... était de tuer la comédie sociale.» On découvre ici et là une Sagan paresseuse qui ne cesse de travailler, joueuse qui ne cesse de se refaire, fugueuse qui ne cesse de fixer des instants avec un Polaroid, amoureuse qui ne cesse de s’en arranger. L’amour est comme le feu : on peut s’en approcher, mais il ne faut surtout pas s’y brûler. Un pas en avant, un pas en arrière. On saute pour un oui pour un non dans la Chevrolet, direction le manoir du Breuil à Equemauville, direction Cajarc dans le Lot. Sagan s’arrête souvent dans les stations-service. Elle dit qu’elle doit téléphoner alors qu’elle se cache pour se piquer au palfium. On entend sa voix quand elle dit : «C’est assommant», «C’est fichu» ou encore «C’est la barbe». Aussi, quand elle commande un taxi, «même du plus loin», expression toute saganienne. L’humour est sa morale, l’insouciance, un insecticide pour se débarrasser du poids des tracas quotidiens. L’argent ? S’en moquer. «Il n’a aucune valeur, il doit circuler.» Ou encore : «C’est un très bon valet et un très mauvais maître.» On la voit – «pfft, pfft» – balayer ce sujet prosaïque d’un revers de la main, signe de dédain. Une classe certaine.

Anthony Palou, Le Figaro Magazine, 7 décembre 2007.

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