Jean-Paul Sartre voulait être «Spinoza et Stendhal». Il a été «Sartre», et est entré dans le panthéon de la philosophie comme dans celui de la littérature. On devine ce que Simone de Beauvoir voulait être : une «femme indépendante», à qui la postérité aurait joué un bien mauvais tour si elle n’en avait fait que l’«ombre» de Sartre. Elle a dit elle-même que son œuvre littéraire égalait celle de son compagnon. Mais en ajoutant : je ne suis pas créatrice dans le domaine de la philosophie… Elle a même avoué qu’elle n’avait pas «si envie que cela» de faire de la philosophie. Et, de fait, nul, pendant longtemps, n’a estimé qu’elle avait écrit une page décisive de son histoire.

Drapeau

Pourtant, si la force d’une philosophie - selon le marxisme de l’époque - se mesure à sa capacité de faire bouger les choses et de modifier la réalité humaine, alors c’est bien Beauvoir, plus que Sartre, qui aura été le «vrai» philosophe. Car il n’est pas douteux que le Deuxième Sexe, en «imprégnant si continûment et profondément la pensée du féminin et du féminisme à partir de 1949» (Martine Reid), et en contribuant à changer radicalement la condition féminine, aura davantage transformé le monde et les mentalités que l’Etre et le Néant ou la Critique de la raison dialectique. Vilipendé à sa sortie par les réactionnaires, traîné dans la boue, le Deuxième Sexe va, pendant une décennie, travailler de manière souterraine. Il est pris ensuite pour «drapeau» de la cause des femmes. Et enfin - avant tout aux Etats-Unis - est hissé au rang de texte majeur du XXe siècle, de générateur philosophique. Dès lors, parce qu’il analysait à tous les niveaux (social, politique, mythique, littéraire) la domination de la femme par l’homme et l’«image» ou les rôles attribués à la femme, parce qu’il mobilisait à cet effet l’histoire, la sociologie, la philosophie, l’anthropologie, la biologie, la psychanalyse, il ouvrira mille voies de recherche, faisant émerger une «philosophie de Simone de Beauvoir», analysée en elle-même, dans son exploitation par les gender studies ou dans ses rapports avec l’existentialisme, bien sûr, mais aussi avec la phénoménologie de Husserl, la pensée de Kierkegaard ou de Merleau-Ponty, de Heidegger, Rousseau, Hegel, Derrida, Irigaray, Cixous…

Robert Maggiori, Libération, 3 janvier 2008.