Propos insignifiants

Promenade buissonnière parmi les livres et les écrivains

30 janvier 2008

Le devoir d'amitié ne l'aveugle pas

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Mais ce dont Garcin veut se souvenir se tient plus loin que ces parades officielles. Son Régis ressuscite alors sous les traits d'un « sybarite jardinier », d'un « oblat inquiet déguisé en fier-à-bras », d'un adorable « gaffeur », parfois blessant, mythomane à l'occasion, et hissant chacun de ses bobards « à la hauteur de l'illusion ». L'embaumeur est convaincu, convaincant. Le devoir d'amitié ne l'aveugle pas. A chaque souvenir, il laisse sa chance au personnage-et c'est bien ainsi. A Bastide, on fit souvent un procès en légèreté ou en vanité, on lui reprochait d'être un Cocteau moins doué, ou un Giraudoux moins profond-mais qu'importe : l'homme réinventé par Garcin est probablement plus réel que le lévrier du boulevard Saint-Germain. On lui devine une âme aristocratique et un coeur de midinette. Et même sa folie zodiacale prend l'allure d'une conversation détournée, presque quiétiste, avec le ciel.

Puisque Bastide souhaitait « beaucoup de belles femmes à son enterrement », et d'être lu après sa mort, j'ai pu satisfaire l'un de ces deux voeux en me replongeant dans son roman « La fantaisie du voyageur ». Franchement, ce n'est pas si mal. A moins que ce ne soit la mort elle-même qui, soudain, dilate le talent. L'ami Garcin a donc fait du bon travail. Et aurons-nous, tous, la chance d'être ainsi améliorés au jour du Jugement ?

Jean-Paul Enthoven, Le Point, 24/1/08.

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29 janvier 2008

L'ampleur du séisme

Que deviennent-ils, après que les projecteurs se sont éteints sur une gloire de quelques mois ?. Il y a ceux qui n'ont plus rien publié, tel Jean-Jacques Schuhl, le grand silencieux : aucun roman ni essai depuis son prix de l'année 2000. Plus dur, ceux que le Goncourt a «tués». Jean Carrière (Goncourt 1972 avec L'Épervier de Maheux) est décédé en mai 2005. Il ne s'était jamais remis de ce prix. Son livre posthume qui a été publié par Les Presses littéraires, une petite maison d'édition, installée à Saint-Estève (Pyrénées-Orientales), est passé complètement inaperçu. Cet ancien secrétaire de Jean Giono avait tout dit dans Le Prix d'un Goncourt, où il affirmait que la récompense l'avait «dépossédé», «disloqué», et que l'on ne mesurait pas assez «l'ampleur d'un séisme qu'est la consécration dans la vie d'un homme».

Le Figaro, 21 janvier 2008.

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27 janvier 2008

Il lui fallait moi

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A la fin, elle acceptera de se fiancer, mais précisément pour ne pas avoir à se marier, et dès qu'elle en aura l'occasion, s'évadera du Japon. Comment la blâmer ? L'amour marital, c'est la mort. Et puis avoir un seul époux ne lui aurait jamais suffi. Il lui en fallait plusieurs. Il lui fallait des lecteurs. Il lui fallait moi.

Pierre Cormary, Le Magazine des Livres, janvier-février 2008.

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25 janvier 2008

Sa cruauté était à l'image du reste

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Sagan offrit beaucoup plus qu’un texte à Annick Geille, elle lui ouvrit ses bras avec des yeux de soie. Et son lit défait. Peu de temps après, la jeune adoubée eut sa propre chambre rue d’Alésia, ainsi qu’une dépendance dans le manoir augeron de la romancière, à Equemauville. Annick répondit désormais au sobriquet de «Minou». Sous le regard jaloux et circonspect de Peggy, comparée ici à Néfertiti, la complicité se métamorphosa en relation brûlante. Françoise et Annick devinrent inséparables. Pour celle qu’elle appelle « la femme impaire par excellence », la survivante solitaire a aujourd’hui des mots d’automne, chauds et roux. «J’aimais une femme, et alors?» Ce fut torride, ludique, antillais, et bref. Car Sagan mit elle-même un terme à cette passion. «Sa cruauté était à l’image du reste : douce, sans tapage ni effusion de sang.»

Jérôme Garcin, Le nouvel Observateur, 15 novembre 2007.

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14 janvier 2008

Que reste-t-il de nous quand il ne reste plus rien d'autre que nous ?

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Depuis plusieurs livres, déjà, l'auteur de La Trilogie des confins déployait un univers dur et glaçant, dont la plus élémentaire humanité semblait s'être retirée, même quand des hommes le peuplaient encore. Cette fois, l'espèce humaine s'est physiquement éclipsée, presque entièrement exterminée par une catastrophe que l'on devine atomique et planétaire. Dans les ruines de ce qui fut un monde prospère, les Etats-Unis d'Amérique, l'écrivain conçoit un scénario capable d'épouvanter par sa vraisemblance et sa force de suggestion. Terreur et pitié : un homme et son petit garçon traversent à pied le pays dévasté, en cherchant à survivre dans un environnement de cauchemar. Par leur intermédiaire, McCarthy met en oeuvre les ressorts classiques de la tragédie et bâtit une parabole magistrale, absolument inoubliable, de ce que peuvent être les frontières ultimes de l'humanité. Que reste-t-il de nous quand il ne reste plus rien d'autre que nous ?

Le Monde, 10 janvier 2008.

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10 janvier 2008

Ce jeu dérisoire et gratuit

«Le recours à la fête né d'un besoin de nier l'angoisse et le sentiment quasi biologique de la solitude rejoignent celui préconisé par Simone de Beauvoir comme “une affirmation passionnée de l'existence” et la mise en œuvre d'une plus grande “densité d'être”. Alors, on peut se coucher sans reproche et se lever sans peur », écrivait Antoine Blondin dans l'article Aimer Sagan pour elle-même. Cette affirmation passionnée de l'existence, Sagan la pratiqua jusque dans les petits matins difficiles où la peur s'est effacée un temps entre nuages de cigarettes et poudre blanche. « Ce qui m'a toujours séduite, c'est de brûler ma vie, de boire, de m'étourdir. Et si ça me plaît, à moi, ce jeu dérisoire et gratuit à notre époque mesquine, sordide et cruelle ? », clamait-elle dans Des bleus à l'âme. Qui dit mieux ?

Le Figaro, 10 janvier 2008.

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09 janvier 2008

Le regret de François Nourissier

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Avez-vous un regret ?

Celui de ne pas avoir pu imposer Michel Houellebecq. Je me souviens que peu après le prix (décerné à Paule Constant, NDLR), nous avions été reçus à l'Élysée. Le président Chirac avait alors fait une sortie audacieuse : «Mais Nourissier, Houellebecq, c'est un écrivain de fourré, de buisson, vous ne pouvez pas le défendre.» J'avais riposté en lui expliquant que ce n'était pas son rôle de prendre ainsi parti. À la fin du repas, il s'est levé. Je suis ostensiblement resté assis et après que le président eut porté un toast à la santé de l'académie Goncourt, je me suis levé à mon tour et j'ai trinqué «à Michel Houellebecq qui doit être un peu seul ces jours-ci».

François Nourissier, Le Figaro, 9 janvier 2008.

La photo, prise par le Figaro, représente les jurés du Goncourt (octobre 2007).

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07 janvier 2008

Philosophe malgré elle

Jean-Paul Sartre voulait être «Spinoza et Stendhal». Il a été «Sartre», et est entré dans le panthéon de la philosophie comme dans celui de la littérature. On devine ce que Simone de Beauvoir voulait être : une «femme indépendante», à qui la postérité aurait joué un bien mauvais tour si elle n’en avait fait que l’«ombre» de Sartre. Elle a dit elle-même que son œuvre littéraire égalait celle de son compagnon. Mais en ajoutant : je ne suis pas créatrice dans le domaine de la philosophie… Elle a même avoué qu’elle n’avait pas «si envie que cela» de faire de la philosophie. Et, de fait, nul, pendant longtemps, n’a estimé qu’elle avait écrit une page décisive de son histoire.

Drapeau

Pourtant, si la force d’une philosophie - selon le marxisme de l’époque - se mesure à sa capacité de faire bouger les choses et de modifier la réalité humaine, alors c’est bien Beauvoir, plus que Sartre, qui aura été le «vrai» philosophe. Car il n’est pas douteux que le Deuxième Sexe, en «imprégnant si continûment et profondément la pensée du féminin et du féminisme à partir de 1949» (Martine Reid), et en contribuant à changer radicalement la condition féminine, aura davantage transformé le monde et les mentalités que l’Etre et le Néant ou la Critique de la raison dialectique. Vilipendé à sa sortie par les réactionnaires, traîné dans la boue, le Deuxième Sexe va, pendant une décennie, travailler de manière souterraine. Il est pris ensuite pour «drapeau» de la cause des femmes. Et enfin - avant tout aux Etats-Unis - est hissé au rang de texte majeur du XXe siècle, de générateur philosophique. Dès lors, parce qu’il analysait à tous les niveaux (social, politique, mythique, littéraire) la domination de la femme par l’homme et l’«image» ou les rôles attribués à la femme, parce qu’il mobilisait à cet effet l’histoire, la sociologie, la philosophie, l’anthropologie, la biologie, la psychanalyse, il ouvrira mille voies de recherche, faisant émerger une «philosophie de Simone de Beauvoir», analysée en elle-même, dans son exploitation par les gender studies ou dans ses rapports avec l’existentialisme, bien sûr, mais aussi avec la phénoménologie de Husserl, la pensée de Kierkegaard ou de Merleau-Ponty, de Heidegger, Rousseau, Hegel, Derrida, Irigaray, Cixous…

Robert Maggiori, Libération, 3 janvier 2008.

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05 janvier 2008

Fargues nous tend le miroir de nos médiocrités

L'auteur de One Man Show et de J'étais derrière toi poursuit son oeuvre, exemplaire. Aussi cruel que Dostoïevski, donc, mais moins cynique que Beigbeder, moins sordide que Houellebecq, plus courageux que Modiano. Il peint le monde contemporain avec la distance exacte : ni trop près, ni trop loin. Sur le racisme et surtout l'antiracisme, il fait dire à ses personnages des vérités admirables. Sur notre rapport au cinéma, au sexe, à la célébrité, il a tout compris et le restitue, d'une manière faussement fictionnelle, dans sa parfaite vérité. Sur l'art contemporain de la manipulation, sur l'aptitude au malheur de chacun d'entre nous, sur l'influence de la France et du français dans le monde, tout est brillamment dit et écrit. Fargues nous tend le miroir de nos médiocrités. Cela ne se refuse pas.

Jean-Christophe Buisson, Le Figaro Magazine, 5 janvier 2008.

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01 janvier 2008

Julien Gracq par François Nourissier

Julien Gracq un style français

Grand Gracq, nous voici. Quelle chance a eu Julien Gracq de bénéficier, lui, le pur solitaire, d'une formule toute faite, théâtrale, qui m'a toujours paru encombrante pour lui.

Il y eut, dans l'éternelle bataille pour mettre les gens dans les listes de prix Nobel et Goncourt, deux mirobolants : Poirier et Léger, également mystérieux. L'un, Poirier, qui deviendrait Gracq, avait choisi l'attitude frêle, presque effacée d'un petit professeur d'histoire-géo. L'autre, Saint-John Perse, le grand genre diplomatique.

Quelle allure chez ce discret M. Poirier. Il ne payait pas de mine. À Saint-Florent-le-Vieil - a-t-on commis une erreur de décor ? -, on se rendait rue du Grenier-à-Sel, dans le pavillon qui avait glissé d'une campagne encore verte à une banlieue déjà caillouteuse. On lui rendait visite. On a reproché à Gracq d'avoir bénéficié rapidement du statut de « grand écrivain » qu'on visitait. Et pourtant, désignez-en d'autres, s'il y en a.

Car, dans une oeuvre peu abondante et peu ouverte au lecteur, on distingue Un balcon en forêt, admirable livre sur la guerre. Oui, s'il me fallait aujourd'hui créer une rubrique où le classer, il est l'homme qui a le mieux parlé de nos guerres françaises. Celui qui décrit ces soldats bleus parfois éclaboussés par la boue, ces permissionnaires dans les gares et les roulements d'artillerie au loin. La guerre est triste, la nuit, tout change. Un soldat, seul, guette au bout de la route forestière où doit surgir l'ennemi. En cette nuit, une femme a dormi, une femme a donné de l'amour, une femme est partie. Aucun autre récit de guerre ne m'a fait l'effet du Balcon de Gracq. À mon estime, rien de Genevoix, Montherlant, Drieu ne l'approche. Aucune querelle ne vaut que ces pages soient oubliées.

Gracq est mort à 97 ans. On ne peut pas le laisser glisser dans la nuit sans un signe.

François Nourissier, le Figaro, 24 décembre 2007.

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