27 mars 2008
Ecrire, c'est se mettre dans la peau d'un autre
D'un roman à l'autre, Muñoz Molina - qui vit aujourd'hui entre l'Espagne et New York - fait preuve d'une incroyable attention à cette humanité dont il enregistre les moindres palpitations, à la manière d'un sismographe. «Ecrire, c'est se mettre dans la peau d'un autre, explique-t-il. Jamais je ne me sens autant moi-même que lorsque je garde le silence et que j'écoute, que je suis habité par les expériences et les souvenirs des autres.» Des souvenirs, il y en a des rafales dans Le Vent de la lune, le nouveau livre de Muñoz Molina. Mais, cette fois, ils lui appartiennent intimement. Et forment une guirlande parfois nostalgique, parfois inquiétante, pour ressusciter la lointaine Andalousie où il passa son enfance.
De ses rêves d'ado aux chimères de l'écrivain
Tout est là: les mythologies de l'Espagne des années 1960, les murmures des confessionnaux, les pupitres du pensionnat, le cinéma à ciel ouvert, les lueurs des premiers écrans de télévision, les ombres funestes des phalangistes, les mains du père agrippées à la houe, la corde où se pendit l'aveugle du village. Et cette image enchantée qui traverse tout le récit, celle du premier homme en vadrouille sur la Lune, le 21 juillet 1969. «Les yeux fermés, je m'imagine que je suis astronaute», se souvient Muñoz Molina, qui raconte ici comment ses rêves d'ado allaient accoucher de ses chimères d'écrivain. Le Vent de la lune est son livre le plus sensuel. Et le plus précieux pour partager ses secrets, dans les halos du temps retrouvé.
L'express, 27 mars 2008.
26 mars 2008
N'est pas Fitzgerald qui veut
Tendre est l'ennui![]()
Quand Russell Banks s'intéresse à l'Amérique huppée des années 1930. N'est pas Fitzgerald qui veut.
Outre-Atlantique, Russell Banks est un auteur très écouté. Sa spécialité, c'est d'observer les désarrois et les soubresauts de son pays, cette Amérique blanche qui broie du noir sur les décombres de ses rêves brisés. Avec La Réserve, l'exorciste Banks change totalement de registre, pour s'aventurer sur les terres d'un certain Fitzgerald. Tout y est: chalets de luxe, mécènes, magnats de la finance, fiestas arrosées au champagne, dolce vita, pontons d'acajou sur les rives huppées d'un lac des Adirondacks. Vraiment, on s'y croirait, et l'on pénètre dans ce roman en se disant que l'on va sans doute croiser les fantômes de Gatsby ou de Zelda. Mais non, la sauce ne prend pas, comme si l'auteur d'American Darling pataugeait dans une mauvaise parodie, sans parvenir à trouver la bonne musique, au fil d'un récit aussi plat et schématique qu'un scénario de cinéma.Nous sommes dans l'Amérique insouciante de 1936, en compagnie de la très allumée Vanessa, une vamp qui croit être la fille adoptive d'un amateur d'art au coeur passablement décati, le Dr Cole. Pour célébrer la fête nationale, ce neurochirurgien a invité une brochette de nababs et l'élégant Jordan Groves, un peintre des Adirondacks dont l'hydravion - et le reste - fera flasher Vanessa. Belle occasion pour elle de s'envoyer en l'air, avant que le lecteur ne plonge dans les eaux très troubles de son enfance, avec un détour assez glauque vers la case pédophilie... Hélas, on a de la peine à croire en ces personnages fabriqués et caricaturaux que Banks dépeint sans réussir, lui, à faire décoller son hydravion. Il a beau tirer sur les manettes et appeler Francis Scott à la rescousse, la grâce n'est pas au rendez-vous de cette Réserve, une bluette glamoureuse dont on ressort particulièrement réservé.
André Clavel, l'Express, 27 mars 2008.
25 mars 2008
Mes romans fondent mes opinions politiques
Comment vos opinions politiques, votre vision de la société américaine et de l’histoire de votre pays s’articulent-elles avec votre travail de romancier ?
Mes idées politiques, le fait que je sois un homme de gauche, la façon dont je vois le monde, tout cela influe, bien entendu, sur ma façon de décrire le monde, de dire la vie des gens ordinaires qui est la matière de mes romans. Mais mes livres m’éduquent aussi politiquement. Car ce sont eux, profondément, qui m’informent sur ce qu’est l’expérience humaine, la vie de tous les jours, sur les conséquences tragiques que la politique peut avoir sur l’existence quotidienne des gens ordinaires. En ce sens, je peux affirmer que mes écrits influencent mes engagements politiques, et que, d’une certaine façon, mes romans fondent mes opinions politiques plus que mes opinions politiques ne fondent mes romans.
Vous apprenez de ce que vous écrivez.
Oui. Par exemple, si je n’avais pas écrit American Darling, je n’aurais probablement pas saisi de façon aussi précise et juste les conséquences inattendues, et parfois tragiques, des bonnes intentions – c’est cela, le thème majeur de ce livre. Sans l’écriture de ce roman, ce serait demeuré une idée abstraite, générale, désincarnée. Et si je n’avais pas écrit Pourfendeur de nuages – un roman bâti autour de la vie et de la personnalité de l’abolitionniste John Brown –, je n’aurais saisi le rôle essentiel que la question raciale a joué dans l’imaginaire collectif américain, ainsi que le lien profond qui existe, dans l’histoire de ce pays, entre la religion et la violence.
Vous définissez-vous comme un écrivain américain ?
Cela a de moins en moins de sens pour moi. Ça signifiait quelque chose lorsque j’étais plus jeune, lorsque j’ai commencé à écrire, parce que mes modèles étaient des écrivains américains humanistes : Mark Twain, Walt Whitman, Melville, Faulkner, Dos Passos, Nelson Algren... Ils incarnent la tradition littéraire dans laquelle je m’inscris – disons, ma « famille » littéraire. Mais, en vieillissant, j’ai réalisé que la communauté des écrivains à laquelle je me sens appartenir est bien plus large que cela, qu’elle n’a que faire des identités nationales, ethniques, ou même linguistiques. De façon de plus en plus prégnante, en voyageant, en lisant, je me suis rendu compte que j’appartenais à une communauté transnationale.
http://www.telerama.fr/livre/26829-entretien_avec_russell_banks_mes_romans_fondent_mes_opinions_politiques.php
22 mars 2008
Anna Gavalda peut aujourd'hui tout se permettre
Après les 2 millions d'exemplaires toutes éditions confondues de Ensemble, c'est tout, voici donc La Consolante, 638 pages de gavaldisme au carré. Même si la petite musique puise à la même source, on est loin du sage recueil de nouvelles qui avait révélé, en 1999, une inconnue de 28 ans (Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part, Le Dilettante). Forte de sa notoriété, Anna Gavalda peut aujourd'hui tout se permettre. Dans ce cinquième livre, elle se lâche et nous en fait voir de toutes les couleurs : comme pour répondre à ceux qui ironisaient sur ses bons sentiments, elle plonge dans le gris, le noir et le rouge sang, mais grappille tout aussi allégrement dans le reste de l'arc-en-ciel. La Consolante est un livre touffu, tout fou, plein de trouvailles et de digressions, dans lequel les personnages, en attente d'un happy-end, consomment beaucoup d'alcool pour noyer leur chagrin et se font tout le mal qu'il faut pour ne pas être bien.
Le Monde, 20 mars 2008
21 mars 2008
On préfère toujours une belle histoire avec du sens

Paris, Théâtre de l’Odéon, 3 mars. Le cheveu blanc et ras, une barbe soignée de philosophe romain, à la Marc Aurèle, Russell Banks lit des extraits de son nouveau roman, « La réserve » (1), en plissant les yeux comme un archer mongol. La salle est remplie jusqu’aux corbeilles. Depuis une dizaine d’années, les Français sont tombés amoureux de cet auteur qui réconcilie la politique et le roman, la littérature et l’émotion, l’aventure et les idées. C’est ici qu’il a le plus de lecteurs, hors l’Amérique. Depuis janvier, Russell Banks publie dans La Montagne une chronique sur les élections américaines. Avant tout le monde, il a prédit l’avènement de Barack Obama dans l’opinion démocrate. Il croit à ses chances : « Quoi qu’il advienne, il est celui qui a ressuscité auprès des nouvelles générations, fatiguées de Bush, la volonté d’agir sur leur destin. »
Né en 1940 dans une famille pauvre, Russell Banks ne se définit pas lui-même comme un écrivain engagé. En revanche, les héros de ses romans le sont avec ardeur, de l’abolitionniste John Brown dans « Pourfendeur de nuages » à Hannah Musgrave dans « American Darling » et jusqu’à Jordan Groves, peintre célèbre et aviateur qui se bat aux côtés des Républicains espagnols dans « La réserve ». Russell Banks est un homme lucide, passionné, sensible, critique de l’Amérique sans céder au nihilisme, curieux de l’Europe et du monde, comme l’ont été autrefois Hemingway ou Dos Passos. Est-ce cela qui plaît aux Français, qui, s’ils professent une révérence pour Faulkner, préfèrent toujours une belle histoire avec du sens, à la Steinbeck ?
Le Point, 13 mars 2008.
14 mars 2008
On fait de la bonne et de la mauvaise littérature avec tout
Elle en a plein sa musette, Anna Gavalda. De l'acuité, de l'humour, des petites remarques justissimes sur le quotidien. Elle sait qu'elle en a besoin. Elle se construit une carapace. Costaude. Parce que vous savez quoi ? Dessous, elle a l'incongruité de vouloir mettre des bons sentiments. Elle connaît le problème, y fait allusion dans son prière d'insérer, qu'elle a rédigé elle-même. Elle sait combien pèse sur le politiquement correct littéraire cette phrase débile selon laquelle on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. Débile. On fait de la bonne et de la mauvaise littérature avec tout, c'est évident.
Philippe Delerm, Le Figaro, 13/03/08.
13 mars 2008
J'ai toujours pensé que mes personnages avaient des vies plus intéressantes que la mienne

« Avant, j'étais jeune et docile, je ne savais pas dire non et voulais faire plaisir à tout le monde. J'acceptais les demandes des photographes et répondais aux interviews alors même que je détestais cela, prendre la pose. Aujourd'hui, je suis vieille et revêche et voudrais n'en faire qu'à ma petite tête (de linotte ?), c'est-à-dire continuer d'écrire, mais le plus discrètement possible. Ai-je tort, ai-je raison, je l'ignore, seulement je viens de passer deux ans (trois en comptant les rêveries préliminaires) dans la peau d'un homme qui, pour se réconcilier avec lui-même, décide de prendre le risque de (se) décevoir et me dis qu'il serait bon d'en prendre de la graine. Et puis j'ai toujours pensé que mes personnages avaient des vies plus intéressantes que la mienne... Les malveillants diront "Elle se la pète", les bienveillants penseront "Elle a de la chance"... La chance, ou la faiblesse, de croire que ses personnages justement, sauront bien se défendre tout seuls... Vieille, revêche et écervelée. Voilà pour le cru 2008. Mais attentive, cependant. Assez attentive pour répondre à toutes les interrogations que pourrait éveiller chez vous la lecture de ce nouveau roman. Sachez donc que je me tiendrai de l'autre côté de l'écran et répliquerai de mon mieux pour me faire pardonner mon "manque de visibilité"... Bien à vous. A. G.
Lettre d'Anna Gavalda aux journalistes, Le Point, 6 mars 2008.
11 mars 2008
Car les mots finissent par être notre univers
Partant des mots de l'époque, il se livre en fait à une description réfléchie du monde globalisé où la seule frontière qu'on identifie sans mal est celle des «marques», où l'idéologie de la prévention glisse vers une multiplication des interdits, où l'on se gargarise de «diversité» pour mieux cacher qu'on s'uniformise.
Il y a quelques morceaux de bravoure. L'article qui concerne la reconstruction planifiée de l'Irak est aussi hilarant que terrifiant. Parfois, le chroniqueur est d'humeur plus légère, quand il s'amuse à démontrer que l'interdiction du racolage a des retombées avantageuses sur la psychologie masculine…
À d'autres moments, la colère l'emporte et il exhorte: « Il ne faut pas laisser n'importe quels mots s'emparer de notre univers, car les mots finissent par être notre univers.»
Dans tous les cas, l'exercice est contagieux. On ne regardera plus passer les affiches derrière la vitre du métro ou du train passivement. Vive la bonne vieille analyse de texte.
Le figaro, 6 mars 2008, à popos de Ce monde-là, de François Taillandier.
04 mars 2008
Sans doute la rencontre s'était elle produite parce qu'elle devait se faire
En passant devant la gare, je me souvins soudain de la promenade interminable avec Naoko. D'ailleurs, tout avait commencé à cet endroit. Je compris alors que ma vie aurait été différente de ce qu'elle était devenue si je n'avais pas rencontré Naoko par hasard, ce dimanche de mai, dans un train de la ligne Chûô. Mais je remarquai aussitôt que, même si je ne l'avais pas rencontré à ce moment-là, il se serait peut-être passé finalement la même chose. Sans doute la rencontre s'était elle produite parce qu'elle devait se faire, et si elle n'avait pas eu lieu à ce moment-là, nous nous serions rencontrés ailleurs à un autre moment. C'était une impression que j'avais, même si elle n'était pas particulièrement fondée.
Haruki Murakami, La ballade de l'impossible.
02 mars 2008
Faulkner souhaitait disparaître derrière ses livres
D'entrée de jeu, Bleikasten abat ses cartes : la vie d'un écrivain ne nous intéresse que s'il existe des "points de passage et d'échange" de l'homme à l'oeuvre. Faulkner souhaitait disparaître en tant qu'individu derrière ses livres, considérant que sa propre existence -en tant que "matériau"- avait peu d'intérêt. S'il ne s'agit que d'une posture, elle n'est pas une imposture. Bleikasten confirme ou approfondit les trucages, les tricheries d'un auteur qui, de surcroît, n'a pas "la tête politique" -rappelons-nous a contrario Chateaubriand, ou Saint-John Perse... Et les relie à ses personnages et aux préjugés de la société. Même s'il ment, car il ment à tout le monde. Il "mythifie".
Le Figaro, 11 octobre 2007, à propos de William Faulkner. Une vie en romans d'André Bleikasten.