Propos insignifiants

Promenade buissonnière parmi les livres et les écrivains

29 avril 2008

Une vie toute entière en quelques centaines de pages

A certains moments, cette biographie lui donnait la nostalgie rassurante d’une Angleterre tendre, verdoyante, où l’on voyageait en voiture à cheval ; à d’autres , il se sentait vaguement déprimé à l’idée qu’une vie tout entière pût tenir en quelques centaines de pages – enfermée dans un flacon tel un chutney fait maison.

Ian McEwan, Samedi.

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15 avril 2008

Pour moi, il a juste libéré le Ritz

Selon l'un des personnages du livre, « l'artiste nourrit de bonnes intentions », mais il est également un « fauteur de troubles ». Et vous ?

Attention, cela n'est qu'un point de vue ! J'essaie d'être un écrivain engagé, et croyez-moi, parmi mes collègues, je suis le plus modéré. En tant qu'artiste, je suis pris dans une contradiction permanente : je veux le Bien, plutôt celui des gens simples comme mes parents, mais mes lecteurs les plus fervents ne le sont pas. C'est le problème du pouvoir en général. Regardez mon pays sur le plan international. Les Etats-Unis ont de bonnes intentions, et pourtant... Pensez aussi à Hannah, le personnage d'American Darling, mon précédent roman. Martin Scorsese va d'ailleurs l'adapter au cinéma : une belle Américaine tente de sauver des singes en Afrique. Son aventure se termine en boucherie.

Vos personnages lisent Steinbeck, Dos Passos, Margaret Mitchell, Hemingway...

Jordan Groves, qui est peintre, lit Steinbeck. Son épouse préfère Autant en emporte le vent : cela n'est pas un hasard, mais je vous laisse découvrir pourquoi... Vanessa, elle, aurait eu une liaison avec Hemingway. Mes lecteurs la comparent à l'épouse de Fitzgerald, Zelda, à la fois volage et inspiratrice, et ils n'ont pas tort. Tendre est la nuit m'a marqué. Mais à bien y réfléchir, mon écrivain favori reste Hemingway, même s'il ne s'est jamais vraiment frotté aux questions sociales. Seule la guerre, en France, lui a ouvert les yeux, et encore, il était alors journaliste. On dit qu'il a participé à la libération de Paris : pour moi, il a juste libéré le Ritz. Et le Ritz n'est tout de même pas la France, n'est-ce pas ?

Russel Banks, le Figaro-Magazine, 11 avril 2008.

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08 avril 2008

je me suis assis devant ma machine à écrire et le roman a jailli

Delillo

Son sourire, esquissé du bout des lèvres, lui donne l'air d'un gamin prêt à jouer un bon tour. Don DeLillo est là, au 24e étage d'un gratte-ciel de l'Upper East Side, chez son agent littéraire. Insaisissable, DeLillo. Il confesse détester parler de lui et ne pas aimer évoquer ses livres; il pense qu'un roman n'est pas une thèse et que son auteur est le moins bien placé pour tenter la moindre interprétation. Et pourtant il vient d'accepter de sortir de la réserve qu'il s'est imposée depuis des années. Peut-être parce que ce nouveau roman, L'Homme qui tombe, est l'un de ceux qui lui tiennent le plus à coeur: «Le 11 septembre est, pour un écrivain new-yorkais, un sujet impossible à évacuer. Il faut, tôt ou tard, accepter de s'y confronter», reconnaît-il d'emblée.

Tout a commencé le jour de la réélection de George W. Bush, en novembre 2004. «Je n'avais absolument aucune intention de me lancer dans une fiction sur le 11 septembre. Mais, ce jour-là, je me suis assis devant ma machine à écrire et le roman a jailli...», explique-t-il. De là à confondre ce livre avec un brûlot, il n'y a qu'un pas, que Don DeLillo aimerait bien qu'on ne franchisse pas: «La politique ne m'intéresse pas. C'est sans doute difficile à comprendre pour qui lit mes romans, mais ce qui me fascine, c'est les répercussions de la politique dans la vie intime des gens. Rien d'autre.»

L'Express, 3 avril 2008.

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04 avril 2008

Prenez garde à ces images coupantes qui ressortiront un jour

Vous qui ouvrez L'Homme qui tombe, prenez garde à cela. A ces images coupantes qui ressortiront un jour. Car DeLillo a l'art de la prémonition. Depuis son premier roman, Americana, publié aux Etats-Unis en 1971 (Actes Sud, 1992), il n'a cessé d'ausculter la société américaine, ses maux, ses folies. Ses matériaux de prédilection sont les nuages chimiques, les bombes atomiques, les voitures piégées, les prises d'otages...

Or on s'aperçoit aujourd'hui qu'aucune oeuvre n'a préfiguré comme la sienne l'importance du terrorisme dans la société moderne. Dans Joueurs (qui fit sensation à sa sortie aux Etats-Unis en 1977), DeLillo avait même identifié la cible des attentats, le World Trade Center. Et dans Cosmopolis - l'histoire d'un golden boy bloqué dans un gigantesque embouteillage sur la 47e Rue -, il achevait son récit sur l'image d'un avion "mué en boule de feu". L'Homme qui tombe explore la suite en quelque sorte : comment, après le trauma, chacun bricole les ressorts de sa propre survie. Et comment l'écrivain, lui, arrive à donner une forme à ce qu'il appelle "la liquéfaction du sens".

Le Monde, 4 avril 2008.

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03 avril 2008

Mythe littéraire

Je ne pense pas qu'un écrivain prévoie nécessairement quelque chose il le voit, tout simplement, peut-être avant que d'autres le fassent. C'est ce que les écrivains sont censés faire, de bien des façons, grandes ou petites, qu'ils s'intéressent aux petits recoins anonymes de l'existence humaine ou au panorama ambitieux de l'expérience à grande échelle.

Je tends à regrouper mes travaux autour d'un certain thème, que je décrirais ainsi : nous vivons une époque dangereuse. Ce qui dans l'actualité constitue pour certains des événements éphémères est susceptible de s'imposer au romancier comme une force menaçante pour le monde.

Plus d'une fois, dans les années 1970, avant que je ne me lance dans l'écriture de Players (1977, Les Joueurs, 1993), il m'est arrivé, en marchant dans les grandes avenues de New York, de voir des centaines de personnes attroupées sur le trottoir, cadres supérieurs et autres employés, parce que leurs firmes avaient fait l'objet de menaces à la bombe et que des immeubles de bureaux entiers avaient dû être évacués. Quelques années plus tard, résidant en Grèce, j'ai pris conscience de la présence du terrorisme sur une base quasiment quotidienne des détournements d'avions, des voitures piégées, les événements du Liban qui ont obligé bien des Libanais à émigrer à Athènes. Bien sûr, ces événements et d'autres drames, y compris les prises d'otage, ont influencé mon travail pour The Names (1982, Les Noms, 1990) et Mao II (1991, Mao II, 1992). Les romanciers s'intéressent à la nature cachée des choses. Le terro­risme est resté caché pour un temps parce que le public n'était pas prêt à le voir. Maintenant, il n'a pas le choix.

Pensez-vous que le 11 Septembre soit appelé à devenir un mythe littéraire majeur au début du XXIe siècle ?

Le 11 Septembre deviendra un thème littéraire important dans les prochaines années si un nombre suffisant de jeunes romanciers se sentent à la hauteur de l'immense réalité de l'événement. Les écrivains seront-ils prêts à s'attaquer sérieusement à cette tâche majeure où la religion, la politique et l'histoire revendiquent toutes une place dans le récit ?

Le roman en tant que forme littéraire a faim d'expérience. Sa portée potentielle permet à un écrivain de placer des forces historiques énormes à l'intérieur de vies individuelles. C'est tout ce dont nous avons besoin : un homme ou une femme, seul(e) dans une pièce, quelqu'un qui trouvera un langage pour réimaginer notre monde.

Don Delillo, le Figaro, 3 avril 2008.

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