28 mai 2008
La difficulté à accepter les secrets du passé
Siri Hustvedt n'écrit pas le énième roman sur les conséquences du World Trade Center mais bien une "élégie", une longue évocation de la souffrance et du traumatisme personnel et universel. Constamment, les morts dialoguent avec les vivants. Erik parle à son père, Inga cherche le parfum de son compagnon. Comme dans Tout ce que j'aimais, son précédent roman, elle sait rendre les sentiments palpables, la douleur et l'absence tangibles. Elle parle de roman familial et de la difficulté à accepter les secrets du passé, à savoir se taire aussi. La construction de son histoire ressemble à un palimpseste, une succession de textes écrits, réécrits pour arriver au présent comme l'expriment les dernières lignes de cette oeuvre magnifique : "Debout, immobile, je regarde la neige, et tout cela se passe en même temps. Ca ne peut pas durer, dis-je, cette sensation ne peut pas durer, mais peu importe. Elle est là maintenant."
Lire, juin 2008.
27 mai 2008
J'ai traduit par passion
L'apparition en français, dans les années 1930, des œuvres d'un inconnu nommé Kafka fut un événement considérable. Les traductions étaient dues à la sagace malignité d'un certain Alexandre Vialatte. « J'ai, concédait Vialatte, traduit par passion, il faudra réviser tout cela un jour. » Le jour, surtout (il y a un quart de siècle), où l'on comprit que Max Brod, l'exécuteur testamentaire dévoué, qui préserva les inédits, dont les trois romans, L'Amérique, Le Château, et Le Procès de la volonté de destruction de l'auteur, n'avait pas résisté à manipuler les textes. D'où l'importance, pour comprendre leur relation, de l'excellente édition des Lettres à Max Brod inédites ici, en parallèle à la reprise du Journal intime, publié dès 1945. La volonté de Kafka s'exprime dans une lettre à Brod (datée 29 novembre 1922) ; elle ne fut pas postée, mais retrouvée dans ses papiers après sa mort, moins de deux ans plus tard. Nous savions cela, qui fut abondamment commenté dans les biographies et les essais qui se sont abattus sur une œuvre incomparable au sens premier comme au sens second du mot. Le débat entre le respect d'une volonté et l'admiration serait insoluble si la postérité se voyait privée des pièces, justement, du procès que l'auteur s'intente à lui-même. Or, Kafka écrit avec un souci de perfection qui le retient de sceller du mot « Fin » des livres majeurs. Il travaille encore à des textes en voie de publication en avril-mai 1924, et s'éteint le 3 juin. Conscient de n'avoir pas remis ses volontés à Brod ?
Le Figaro, 22 mai 2008.
25 mai 2008
Une jeunesse charentaise
Ceux qui fréquentaient Chardonne dans sa maison de La Frette ont été bien surpris de le voir un jour rassembler soigneusement les archives familiales, prendre colle et ciseaux et, dans son bureau où le ciel épouse la fenêtre, confectionner un album de photographies légendées de sa main. Habituellement peu démonstratif concernant ses sentiments, il composa néanmoins ce recueil revisitant son passé avec un soin minutieux dont nous le croyions incapable.
Chardonne présente dans son album les portraits de ses deux grands-pères, Edmond Boutelleau et David Haviland, personnages illustres, l'un producteur de cognac à Barbezieux, l'autre de porcelaine à Limoges ; de ses parents, Georges, joyeux Charentais, Anna, l'austère Américaine ; de son vieux camarade Henri Fauconnier, auteur de Malaisie (prix Goncourt 1930) ; de lui-même enfant, puis adolescent ; de sa sœur Germaine, traductrice de Pearl Buck, Katherine Mansfield… et épouse de Jacques Delamain, lui-même auteur de Pourquoi les oiseaux chantent ; de sa femme, la belle Camille Belguise, enfin de lui-même, le Jacques Chardonne adulte au sourire narquois, air qu'il conservera sa vie durant.
Le Figaro, 22 mai 2008, à propos de Une jeunesse charentaise, photos retrouvées de Jacques Chardonne de Marie-Dominique Montel Postface d'Olivier Tournafond Le Croît vif.
24 mai 2008
Et est-ce un mal de parler de soi quand on parle de Bernanos ?
C'est le divin monstre de la littérature française. Un auteur dont tout le mal qu'on dira sera toujours inférieur au bien qu'il nous a fait. Car, avouons-le, il faut d'abord apprendre à le lire, ce catholique fulminant, toujours survolté, toujours en colère, dont les engagements peuvent agacer et la verve tourner en rond. Parfois, l'intransigeance lasse, et la fureur perpétuelle ennuie. Mais quel homme ! Et quel écrivain ! En vérité, ce ténébreux voit clair. Cet hermétique dit les choses les plus simples et les plus réelles sur l'âme, l'enfer, la damnation. Confesserons-nous que nous lui devons une partie de notre conversion ? Et est-ce un mal de parler de soi quand on parle de Bernanos ? C'est qu'on l'a aussi détesté qu'on s'est investi en lui. Et on pourra le critiquer tant qu'on voudra, ce sera toujours lui le plus fort.
Pierre Cormary, Le Magazine des Livres, mai-juin 2008.
19 mai 2008
Trop se regarder écrire et oublier en route le lecteur

Si l'on excepte ses deux premiers livres, Adventures in capitalism (1996) et Beatniks (1997), encore inédits en français, le natif du Bedfordshire, qui fête cette année ses 40 printemps, n'a cessé de décliner, à travers des histoires radicalement différentes, tant sur le fond que sur la forme, une même obsession pour la mort. Il l'a fait avec une aisance insolente qui explique l'abondance de sa bibliographie, qui compte près de dix titres en douze ans. Et si tout ce qu'écrit Toby Litt ne relève pas du chef-d'œuvre, on peut constater qu'aucun de ses romans ne laisse indifférent. Le garçon sait marquer les mémoires avec des images frappantes plus qu'avec un style recherché. Il n'a pas signé pour rien, en 2000, le manifeste des «Nouveaux Puritains», dans lequel une poignée de jeunes écrivains anglais reprochaient à leurs aînés (les Rushdie, Martin Amis et autres) de trop se regarder écrire et d'oublier en route le lecteur.
Le Figaro, 16 mai 2008.
06 mai 2008
Une relation intense et autodestructrice
Zelda, la magnifique
Jacques Tournier, le traducteur de «Tendre est la nuit» signe un récit sur la relation intense et autodestructrice entre les époux Fitzgerald.
Jacques Tournier signe un livre sobrement intitulé Zelda qui décrit au plus près les relations passionnées et tumultueuses entre Zelda Fitzgerald et son célèbre mari. Encore Zelda, direz-vous. Alabama song, de Gilles Leroy, primé par le Goncourt, en novembre dernier, traitait ce sujet. Mais Jacques Tournier a eu la chance et le talent de rencontrer Scottie, la fille unique du couple : elle lui a donné la correspondance autant dire un trésor échangée entre M. et Mme Fitzgerald. Une centaine de lettres tournées qui disent l'extraordinaire union faite d'attraction et de répulsion entre les deux amoureux. Scottie, leur fille, affirme : « Il faut que vous lisiez leurs lettres. Elles prouvent à quel point ils se sont aimés, avec quel courage, quelle constance, quelle compréhension mutuelle, d'un amour souvent déchiré et intense. »
Jacques Tournier n'a gardé que la quintessence des échanges. Plutôt que de faire la recension de cette correspondance, ce qui eût été intéressant mais un peu fastidieux, l'auteur a décidé de la mettre en scène sous forme d'un récit dans lequel il l'intègre astucieusement.
«Aimer à la folie»
On ressent tout : et le feu qui consume le couple, et l'autodestruction nourrie par chacun, et la jalousie qui les ronge. Quant à Zelda, rarement l'expression « aimer à la folie » n'a été aussi juste. Sa passion pour le créateur du Dernier Nabab la conduit à séjourner dans les hôpitaux psychiatriques durant des années. À moins que ce ne soit cette folie qui l'ait aidée à tenir.
On le savait : on voit un Scott davantage épris par sa réputation littéraire et mondaine. Mais le récit de Tournier lui rend une certaine justice : il n'a jamais abandonné sa femme, toujours veillé sur elle, même de loin, par exemple en prenant en charge des frais d'hôpitaux faramineux.
Jacques Tournier, qui connaît bien Scott Fitzgerald pour avoir traduit Gatsby le magnifique et Tendre est la nuit, ainsi qu'une cinquantaine de nouvelles, a mis le projecteur sur Zelda. Elle apparaît touchante, avec cette obsession désespérée de devenir une artiste à tout prix, dans n'importe quel domaine : elle s'est essayée à la littérature, à la peinture, et même à la danse classique, alors qu'elle n'était plus une jeune fille.
Ce qu'a réalisé Jacques Tournier peut paraître un peu facile, car il a largement utilisé cette riche correspondance. Ne boudons pas notre plaisir. Zelda, dans ses lettres, et dans ce récit, est vraiment magnifique.
Zelda de Jacques Tournier Grasset, 180 p., 12,50 €.
Mohammed Aïssaoui, le Figaro, 17/04/2008