Propos insignifiants

Promenade buissonnière parmi les livres et les écrivains

30 septembre 2008

Pas de travail de la main, je suis entièrement dans mes pensées

Le temps est au cœur de vos récits. Vous avez vous-même un rapport particulier au temps de l’écriture : vous dictez vos livres.

Je passe chaque mois d’août à travailler intensivement. Je suis installé dans une banale chaise longue de plage, qui est devenue un vieil objet branlant, sur un petit balcon à Rome. De huit heures du matin jusqu’à cinq ou six heures du soir, je dicte à ma compagne. Sans rien voir du texte, dans une sorte d’immatérialité de l’écriture. J’écris sans inscrire. Pas de travail de la main, je suis entièrement dans mes pensées, dans le texte en train de venir. C’est seulement à la fin de la journée que j’ai besoin qu’il redevienne de l’image, un système de signes noir sur blanc, que j’imprime et qui en quelque sorte me fait l’effet d’une photo qui se révèle, une photo que j’aurais prise tout au long de la journée. Là me viennent des désirs d’améliorations, je note quelques corrections, mais je les laisse pour plus tard. Pour moi l’essentiel s’est joué dans cette sorte de projection aérienne, orale, de la dictée. A la fin d’août, si je sais que je tiens le livre, qu’il est vraiment là, il me reste à le finir la nuit et durant les week-ends, jusqu’au moment de le rendre à l’éditeur.

Comment reprenez-vous le fil du récit d’un jour sur l’autre ?

Je ne sais jamais où je vais quand je m’engage dans un livre. Et, d’un jour à l’autre, je me lance, je me jette à l’eau. La personne à qui je dicte me donne son temps, une disponibilité que je ne peux pas malmener. Je ne peux pas dire «Aujourd’hui je ne suis pas en forme» ou «J’ai envie de sortir prendre un café». Non, il faut y aller. Mes phrases sont parfois longues parce que c’est un même mouvement, de la pensée et de la dictée, qui me mène jusqu’au bout d’une idée, d’une scène, d’une situation. Dans cette profération, qui se fait tout de même assez lentement, j’arrive à suivre, à me représenter très précisément la syntaxe de la phrase, la ponctuation, les répétitions, le rythme… J’entends tout cela. Je suppose que c’est un peu comme un musicien qui compose.

Alain Fleischer, Libération, 25 septembre 2008.

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26 septembre 2008

Le plus bel animal du monde

avagardner

«L e plus bel animal du monde ! » annonçait le slogan publicitaire de l’un de ses chefs-d’oeuvre, « La comtesse aux pieds nus » (Joseph L. Mankiewicz, 1954). C’est vrai qu’elle était belle, Ava Gardner, une beauté « à faire bouillir le sang », une véritable « déesse de l’amour » écrit Lee Server, l’auteur d’une superbe biographie qui paraît aux Presses de la Cité. Belle à se damner, donc, avec ses cheveux de jais et ses yeux verts ; belle à être damnée, surtout : au panthéon des stars brûlées par la lumière des projecteurs, Ava a sa place au sommet, juste à côté de Marilyn, elle qui noya dans l’alcool ses angoisses de femme-objet, collectionna les conquêtes d’un soir comme d’autres les bijoux et hanta les bordels de Madrid et d’ailleurs pour que les nuits passent plus vite. Lee Server, journaliste à la plume alerte et auteur d’un excellent livre sur l’un des nombreux amants d’Ava, Robert Mitchum, a trouvé un sujet en or dans la vie de la jeune oie blanche du Sud engagée par la MGM pour jouer les sirènes en fourreau de soie noire, grand amour de Frank Sinatra qui garda jusqu’à sa mort une statue d’elle en Vénus dans son jardin, et surtout formidable actrice qui ignora toute sa vie son talent. Car il y a mille Ava Gardner, toutes aussi fascinantes et inoubliables : la vamp au regard innocent des « Tueurs » (Robert Siodmak, 1946), l’aventurière gouailleuse de « Mogambo » (John Ford, 1953), l’amoureuse éperdue de la somptueuse fresque indienne de Cukor, « La croisée des destins » (1956), la fantasmagorique « Pandora » (Albert Lewin, 1951)... Et, bien sûr, la star absolue de « La comtesse ». Peu de divas hollywoodiennes-à part sans doute Elizabeth Taylor-ont ainsi aligné les grands films et hypnotisé la caméra comme elle. « L’amour n’est rien », disait-elle, elle qui, longtemps après leur divorce, retrouvait Frank Sinatra dans des chambres d’hôtel pour quelques heures de passion, de disputes alcoolisées et de cigarettes partagées. Et l’on sait gré à son biographe d’avoir su ramener à la vie, le temps d’un livre, ce personnage hors du commun, qui traversa la vie comme une héroïne d’Ernest Hemingway, irrésistible et solitaire, rayonnante et blessée.

« Ava Gardner », de Lee Server. Traduit de l’anglais par Jean-Charles Provost (Presses de la Cité)

Le point, 18/09/08

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25 septembre 2008

Le passé n'a pas le monopole de la grandeur

Étouffée par sa génitrice, Garance espère être à Jean ce qu'Odette fut auprès de Swann, mais, à l'opposé de Proust, Cérésa ne pense pas que l'amour peut naître de l'indifférence. Avec trois décennies de retard, Jean se laisse manipuler et ne sait plus s'il batifole avec la fille ou la mère. À force d'entrer dans la solitude des autres, il est plus seul que jamais. Le roman plonge le Petit Gibus au cœur de l'univers de Fitzgerald. François Cérésa communique le plaisir qu'il a visiblement pris à raconter cette histoire où il entremêle des moments vécus au mentir-vrai. Guéri de sa crise de nostalgie, son personnage semble en mesure d'être heureux d'avoir construit une famille. Le passé n'a pas le monopole de la grandeur.

Les Moustaches de Staline de François Cérésa

Le Figaro, 18/09/08

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23 septembre 2008

Des individus assez méprisables

Tout, comme on dit, nous sépare - à l'exception d'un point fondamental : nous sommes l'un comme l'autre des individus assez méprisables.

Extrait de la 4è de couverture d'Ennemis publics, Michel Houellebecq à propos de lui et de BHL.

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21 septembre 2008

Ennemis publics

Tout a commencé par un "indiscret" dans Le Journal du Dimanche du 15 juin 2008: Teresa Cremisi, PDG des éditions Flammarion, allait annoncer, le 17 juin, devant 300 libraires, la parution en octobre d'un livre secret, à quatre mains, tiré dans un premier temps entre 100 000 et 150 000 exemplaires. Un tirage monumental. A partir de là, la machine à rumeurs s'est emballée pour créer le plus gros buzz littéraire jamais vu. C'est allé crescendo. Des journalistes en sont même venus, ces derniers jours, à appeler de gros imprimeurs pour connaître le nom des deux mystérieux auteurs.

On a tout entendu, jusqu'à dire que le livre n'existait pas. Le nom de Michel Houellebecq, avant qu'il ne vende lui-même la mèche lors d'une interview à Technikart, est soudain apparu comme un point fixe. Oui d'accord, mais Michel Houellebecq avec qui? On a lancé comme sûr et certain Michel Houellebecq et Carla Bruni; Michel Houellebecq et André Glucksmann; Michel Houellebecq et Lionel Jospin; Michel Houellebecq et Maurice G. Dantec. Et puis enfin, soulagement, on pensait avoir trouvé: Michel Houellebecq et Frédéric Beigbeder.

Grosses polémiques en vue

On avait tout faux. Le nom de Bernard-Henri Lévy n'a jamais, jamais été prononcé. Et, pourtant, c'est bien de lui dont il s'agit. Ennemis publics, Correspondance de Michel Houellebecq et de Bernard-Henri Lévy, sera en librairie le 8 octobre. On possède déjà quelques éléments sur ce qui s'annonce comme un événement. Ils y parlent de la littérature, de l'intime, de l'humour, de leurs parents, de l'amour, de leur réputation. Michel Houellebecq y rend hommage à Blaise Pascal. Bernard-Henri Lévy s'y confronte à ses souvenirs. Ils évoquent aussi ceux qu'ils aiment et ceux qu'ils n'aiment pas. Grosses polémiques en vue. Car ce ne sont pas seulement deux grands auteurs et deux gros vendeurs, ce sont aussi deux redoutables bretteurs, amateurs de castagne. Ils font beaucoup de bruit séparément; on n'ose imaginer ce que ça va donner ensemble. Si la correspondance du philosophe "médiatique" et du romancier "dépressif" arrive à réunir les ennemis de l'un et de l'autre, alors, c'est sûr, le succès va être immense.

C'est certain. Ils disent beaucoup et donnent beaucoup dans Ennemis publics. On sait que Michel Houellebecq y est égal à lui-même et que Bernard-Henri Lévy y est au mieux de lui-même. L'auteur du Siècle de Sartre (Grasset, 2000) aurait-il enfin trouvé un partenaire à sa hauteur? On pourrait penser que Bernard-Henri Lévy s'encanaille et que Michel Houellebecq s'embourgeoise. Aucune chance. Rien n'est jamais simple avec eux. Ils se cherchent plus qu'ils ne se trouvent. Ils ont en commun le sens du jeu et le goût du feu.

Le Journal du Dimanche, 21 septembre 2008.

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20 septembre 2008

Interroger nos consciences contemporaines que nous voudrions irréprochables.

Un traître fera peut-être scandale. Il est tant d'esprits qui se font fort de résister contre tout et souvent rien en ces temps de paix, convaincus de leur héroïsme et de leur courage à dénoncer la faim dans le monde depuis leurs salons bourgeois, à courir les manifestations pour agiter les peurs, alors qu'ils ne connaissent souvent rien à la guerre et à ses engrenages. C'est dans doute le but de Jamet : interroger nos consciences contemporaines que nous voudrions irréprochables. Il le fait à travers le meilleur des moyens : un grand livre.

Le Figaro Magazine, 20 septembre 2008.

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19 septembre 2008

Là où les tigres sont chez eux

Si ce roman n'était qu'un monument d'érudition propre à épater les ignorants, il aurait peu d'intérêt. Certainement conscient de ce risque, Jean-Marie Blas de Roblès l'a évité avec subtilité. Si Là où les tigres sont chez eux - titre tiré d'une phrase des Affinités électives de Goethe, ce qui a son importance - n'était qu'un livre à lectures plurielles, mêlant aventures, considérations sociales et politiques, réflexions sur la création, la découverte, la transmission, ce serait déjà passionnant. (...) A sa maîtrise du récit, Jean-Marie Blas de Roblès sait ajouter l'humour, et une délicieuse auto-ironie, que l'on pourra méditer à loisir : "Ce n'est pas l'érudition qui importe, tu le sais bien, dit Loredana à Eléazard, c'est ce qu'elle tend à démontrer. Une simple notice de quelques lignes peut toucher plus juste que huit cents pages consacrées au même individu..." Mais, là, on vient de lire 800 pages qui touchent juste.

Le Monde, 18/09/08.

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18 septembre 2008

Fin de vie sans tabous, sans fausse note non plus

«La Vie en sourdine est un roman de l'hiver à plusieurs titres, pas seulement parce qu'il se déroule pendant cette saison. J'ai hésité à utiliser cette expérience personnelle à Auschwitz. Mais je me suis dit que c'était l'occasion de donner plus de résonance à cette méditation sur la vie et la mort, celle de mon père en particulier.» On le retrouve dans le livre sous les traits du très attachant Harry Bates, nonagénaire solitaire, un peu incontinent, raillant la surdité - bien supérieure à la sienne - de son fils unique Desmond, qui vient lui rendre visite chaque semaine à Londres et qui l'écoute ressasser ses souvenirs de musicien, de club de jazz en bar-mitsva. David Lodge décrit sa fin de vie sans tabous, sans fausse note non plus. Idem pour la sexualité des seniors, qu'il aborde avec une franchise et un humour salutaires. La Vie en sourdine est un livre inoubliable. Pas étonnant qu'il ait valu à Lodge plus de courriers de lecteurs qu'aucun autre de ses ouvrages.

L'Express, 18/09/08

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16 septembre 2008

Grandes oeuvres

Pensez-vous que de grandes oeuvres comme “Hamlet” ou “Don Quichotte” sont encore à venir?
Je pense que chaque mot de ce qui est écrit aujourd’hui est aussi bon, sinon meilleur, que ce qui a été écrit dans le passé. Si je n’en étais pas persuadé, croyez-vous que je consacrerais toute ma vie à écrire de la fiction?

Richard Ford, http://didier-jacob.blogs.nouvelobs.com/ , 28/08/08.

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15 septembre 2008

C'est pour la vie

De son amie qui sombre, Marie Nimier dresse un portrait plus admiratif que larmoyant. Elle ne cherche pas à excuser ni surtout à juger. Cette amitié est si précieuse que rien ne peut l'atteindre, ainsi l'écrit Léa, du fond de la prison de Fleury-Mérogis, estimant « que chacune peut aider l'autre à exister » et qu'ensemble, elles arriveront « à toucher la lune ». Dans la bouche d'une autre, cette formule pourrait relever d'une naïveté béate. Dans la sienne, elle est la marque d'une volonté de survie profondément liée à l'autre, comme si les fêlures de chacune pouvaient s'annuler l'une l'autre. Marie Nimier réussit ce qui manque souvent à ce genre d'exercice périlleux qu'est le roman autobiographique où la fiction se mêle à la réalité : écrire au plus juste pour donner le sentiment de la vérité. Elle livre beaucoup d'elle-même en parlant de ce double cabossé. Lorsque Léa plonge, Marie trinque. Lorsque l'une se détruit, l'autre pense au suicide. Les deux finissent ainsi par se confondre. Son manuscrit terminé, la narratrice l'a fait lire à Léa qui suggéra à son amie de faire mourir son personnage… Marie ne s'y résoudra pas. Elle termine en y célébrant la vigueur de l'amitié. Fidèle. « C'est pour la vie », avaient dit les deux fillettes.

Les Inséparables de Marie Nimier, Gallimard.

Le Figaro, 28 août 2008.

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