Propos insignifiants

Promenade buissonnière parmi les livres et les écrivains

26 avril 2009

On croit toujours que les tyrans ne lisent rien

On croit toujours que les tyrans ne lisent rien, qu'ils sont des brutes aussi épaisses que les horreurs dont ils se rendent coupables. C'est oublier que Néron se prenait pour un poète et qu'en mourant, il s'écria : «Quel artiste le monde perd avec moi!» Un journaliste du New York Times, Timothy W. Ryback, a épluché ce qui reste de la biblio thèque d'Hitler. Le Führer connaissait ses classiques ; il mettait Don Quichotte au-dessus de tout et préférait Shakespeare à Goethe, ce qui est une curieuse comparaison. Mais l'obsession britannique d'Hitler est une des clés de son comportement et personne ne devrait oublier que le rêve de sa vie était de s'entendre avec les Anglais. Peu de Français d'ailleurs dans les rayons auscultés par M. Ryback, et même moins que rien si l'on en juge par la présence écrasante de Fichte, créateur du renouveau du nationalisme alle mand et inspirateur du Kulturkampf qui se rebella contre la domination de la culture française sur le reste du monde. Leni Riefenstahl voisine avec des philosophes comme Schopenhauer dont le buste ornait le bureau d'Hitler à la Chancellerie, avant qu'un portrait de Frédéric le Grand ne l'accompagnât dans son bunker ; suivent des brochures antisémites comme celles d'Henry Ford ou de Paul Lagarde, un Français malheureusement.

Stéphane Denis, Le Figaro Magazine, 25 avril 2009.

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25 avril 2009

Il a beaucoup tripoté et bisouillé Olivia Ruiz

Le Petit Echiquier


Après« Le Grand Echiquier » de Jacques Chancel, le petit de Christophe Hondelatte :« Tandem ». Deux invités principaux, d'où le nom de l'émission. La semaine dernière, c'étaient Olivia Ruiz et Jean d'Ormesson. Jean n'a pas trop aimé quand Hondelatte l'a qualifié de papillon. Aucun papillon n'a jamais écrit dix mille pages. D'Ormesson préfère qu'on le qualifie de chenille. Il a beaucoup tripoté et bisouillé Olivia Ruiz avant de s'endormir sur son banc. Il y a eu des chanteuses d'opéra et des chanteuses de couleur. On a eu aussi un graffeur et une exposition de poupées. Un grand orchestre. Je savais qu'on avait tort de critiquer Chancel dans les années 70 et 80 : il faisait un métier impossible, qui consiste à insuffler de la vie dans la mort de la culture. De temps en temps, Hondelatte demande à l'académicien ce qu'il pense, et Jean, qui ne pense rien, dit qu'il pense du bien d'Olivia Ruiz, pour simplifier. Elle a chanté quelques chansons, sans enthousiasme excessif.

Sur Paris Première,« Cactus », l'émission de débat animée par une ancienne chroniqueuse de Michel Field. Les pros de la chicane médiatique, de la glose radiophonique, de la protestation télévisuelle : Carlier, Montaigne, Miller. La première phrase de Gérard : «Léautaud n'était pas fréquentable.» Miller tel qu'en lui-même,Paris Première ne le change pas. Tania de Montaigne : «Ça aide d'être antisémite pour être ambassadeur au Vatican.» La langue de bois n'est jamais mieux pratiquée que par les ennemis de la langue de bois. Marc Simoncini a expliqué pourquoi il y avait désormais un carré VIP sur Meetic, le site dont il est le PDG. Carlier a maigri, il semblerait que sa verve aussi. Philippe Tesson avait l'air de s'embêter autant dans« Cactus » que d'Ormesson dans« Tandem ». Ni l'un ni l'autre ne pouvaient changer de chaîne, contrairement à moi.

Patrick Besson, Le Figaro Magazine, 25 avril 2009.

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21 avril 2009

J'étais libre dans la vie, camisolé dans l'écriture.

Comment a-t-on pu être amis ? Comment a-t-il pu m'écrire un jour qu'il m'aimait beaucoup plus que nombre de mes amis ? C'est une histoire qui commence en beauté. Un duo euphorique. Un tandem enivré. Ivre des talents polymorphes que l'on nous prêtait. Euphorique de les exercer en se jouant. Pas la moindre trace d'une angoisse devant la feuille blanche. Pas la moindre timidité devant les sujets qui nous étaient les plus étrangers. Je nous revois, fiers, rivaux et complices, à L'Express des temps héroïques. En marge du tragique et des engagements, nous faisions tout et n'importe quoi. Chacun saluant l'exploit de l'autre et se promettant de faire mieux. Il n'était pas encore écrivain. Je savais qu'il le deviendrait. Il avait des mœurs austères et la plume légère. J'étais libre dans la vie, camisolé dans l'écriture.

Jean Daniel, à propos de Jean Cau, Les miens.

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20 avril 2009

Je trouve la première phrase assez ignoble

Un résistant de la première heure, sans aucun doute, courageux et intrépide, mais on en connaît d’autres et qui ne l’ont jamais ramenée.

Ne détestant ni le panache, ni la polémique, ni la provocation, cet homme d’engagements aimait s’exprimer par des formules, énoncées le plus souvent avec une solennité et une pompe destinées à faire oublier à quel point elles étaient creuses le plus souvent. Avec cela réactionnaire, conservateur, passéiste comme on n’ose même plus l’être à droite.

Pierre Assouline, à propos de Maurice Druon.

http://passouline.blog.lemonde.fr/2009/04/15/il-parait-quil-faut-parler-de-maurice-druon/

Une réaction, choisie dans les commentaires sans souci ni d'objectivité, ni de représentativité :

Pour ma part, sans en être un spécialiste, j’ai passé des moments merveilleux en compagnie des Rois Maudits de Druon, il avait une façon de cerner les personnages et de ciseler les dialogues qui m’avaient enchanté.
Je connaissais peu le personnage Druon, mais ce que j’en ai lu ne manquait pas de panache, rarissime denrée ces derniers temps.
Un grand bonhomme. Il paraît qu’en plus, il était réactionnaire, conservateur, et passéiste. Ça fait beaucoup de qualités impardonnables aujourd’hui.

Votre chronique, M. Assouline, est basse. On peut la mépriser.

Langelot




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10 avril 2009

Une âme malsaine a besoin d'un corps en bonne santé

Murakami ne pense pas qu'un écrivain doive "mener une vie déréglée afin de pouvoir créer". Dénonçant cette "vision stéréotypée", il affirme, dans une formule un peu curieuse : "Une âme malsaine a besoin d'un corps en bonne santé."

Des écrivains cyclistes, comme Antoine Blondin, ont admirablement célébré le vélo. La course à pied inspire moins d'exercices littéraires. Récemment, Jean Echenoz a consacré un beau livre au marathonien Emil Zatopek (Courir, Minuit, 2008), mais sans se mettre lui-même à nu, comme le fait Murakami.

Voici en effet un romancier qui nous parle de ses semelles, de son short, de sa transpiration, de chacun de ses muscles, les comparant à "des animaux au travail, très consciencieux", qui ne se plaignent pas, quitte à "faire la grimace, parfois". Ils sont capables en effet de donner le meilleur d'eux-mêmes, pour peu qu'on sache leur parler, "leur rafraîchir la mémoire" et leur "montrer qui commande". Sinon ils se relâchent, et c'est la catastrophe. Un certain goût de la solitude a poussé Murakami vers l'écriture et la course à pied. Il ne crache pas sur la compétition puisqu'il participe à un marathon (42 kilomètres) tous les ans et participe à des triathlons. Son souci, assure-t-il, n'est cependant pas de battre les autres, mais de se vaincre soi-même.

Le Monde, 9 avril 2009, à propos de Autoportrait de l'auteur en coureur de fond. 

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07 avril 2009

Matzneff par de Toledo

Carnets noirs 2007-2008", de Gabriel Matzneff : l'ancien régime de la chair

Si les vautours savaient lire, nul doute qu'ils diraient grand bien de ces Carnets noirs de Gabriel Matzneff. Ce serait pour eux un festin verni : mieux que des viscères, des tripes, une nature quasi morte, mythifiée, décrite par un peintre qui refuse de sortir du tableau. Matzneff, né un siècle trop tard, qui voudrait sauver les liens du plaisir et de l'orthodoxie : dans une main, la Grèce, dans l'autre, le christianisme, et au-delà, le temps de l'aristocratie, des malles dans les trains roulant vers l'Italie. On est frappé de sentir à sa lecture à quel point l'impudeur cherche à se sauver du médiocre, de la vie ordinaire. C'est le mépris du Prince pour ses sujets bruyants, le "bon goût" contre le vulgaire, le voyageur cultivé contre les touristes "crétins". Un homme d'avant le XXe siècle, précieux comme une antiquité.

Hélas, dans sa grandeur rêvée, sa passion du détail, il manque à Gabriel Matzneff le don, l'empathie, de la pitié : savoir être l'idiot, l'ignorant, le crétin. Savoir endosser la bêtise, la lâcheté de son temps. Non. Matzneff est un de ces jouisseurs désoeuvrés qui d'une bouteille de vin ou d'une nuit d'amour font un combat contre l'ordre moral, le récit d'un martyr. Trahissant l'ordinaire, le banal de l'existence, il sublime l'insignifiant. Et alors, quel embarras de critiquer l'inutilité de cette édition des Carnets, semaines de l'écrivain passées à dîner, voyager, sortir, entre l'Italie de la Renaissance et l'âge d'or croulant de Saint-Germain-des-Prés, puisque celui qui les consigne avec obstination a justement choisi ce parti de l'inutilité : l'ancien régime des jours du demi-monde, de tous ceux qui se font une fierté de vivre, allez, du "Beau".

Et par-dessus tout, pourquoi publier ces Carnets dans l'urgence ? Comme toutes les archives ou les journaux intimes, ils auraient gagné à attendre. Attendre que la mort les cerne, que les années passent, que l'oeuvre, si elle doit échapper à l'oubli, à la sottise du scandale, appelle d'elle-même ses petits à-côtés, carnets, correspondances... Mais c'est apparemment le choix de l'éditeur et de l'auteur de faire de cet archivage, de cette construction mythologique de l'écrivain au fil des jours, l'arme d'une résistance : "Le courage et la liberté se paient au prix fort quand l'ordre pharisaïque tente partout d'imposer sa loi", nous dit-on en guise de présentation. Ainsi, les Carnets sont arrachés à leur innocence, ils deviennent un instrument. Mais de quel "courage", de quelle "liberté" parle-t-on ? Celle de boire du vin ? De jouir de ses maîtresses ?

Et si le silence qui entoure désormais l'oeuvre de Gabriel Matzneff n'était pas tant dû à l'ordre moral, "pharisaïque", qu'à un changement dans le régime du plaisir ? L'auteur ne se pose pas cette question. Il ne semble pas voir la mécanique des corps sans Dieu, qui s'emboîtent plus par arithmétique que par "séduction". Ce serait en quelque sorte invalider sa vie, reconnaître qu'elle ne fut pas celle d'un saint ou d'un martyr, mais, disons, quelque chose de plus simple, de plus émouvant aussi : une existence vouée à sauver une sensibilité perdue ou en voie d'extinction, un ancien régime de la chair, celui où le plaisir, la joie étaient intimement liés à la conscience de la faute.

Mais alors, ce ne serait plus "Matzneff contre l'ordre moral" qu'il faudrait décrire, mais contre lui-même : sa foi surannée dans le plaisir par laquelle il croit sauver Dieu, en luttant contre l'enfant, en lui, qui croyait au péché.


CARNETS NOIRS 2007-2008 de Gabriel Matzneff. Léo Scheer, 512 p., 20 €.

Camille de Toledo

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02 avril 2009

Echanges épistolaires

La performance de l'auteur du Pitre et de Je suis un écrivain relève du domaine de l'inédit sous la Coupole. Jamais un candidat n'a été élu du premier coup, en partant en campagne si tard et avec autant d'adversaires contre lui. François Weyergans a répété la performance qu'il avait réalisée en 2005, lorsque, parti en septembre dans la course au Goncourt, il avait arraché le prix, pour Trois jours chez ma mère, à la barbe de Michel Houellebecq, qui guignait le trophée avec La Possibilité d'une île.

"C'est le triomphe de la chose écrite", explique calmement le nouvel académicien. L'a-t-il fait pour lui ou pour sa mère ? Agée de 94 ans, Jeannette Weyergans rêvait en effet de voir son fils en habit vert. Lui-même le sait-il vraiment ? Quoi qu'il en soit, il a mené une campagne éclair qui l'a conduit au succès.

En vingt jours, François Weyergans a écrit pas moins de trente-cinq lettres aux académiciens. Il s'agissait de lettres personnelles, écrites avec un stylo à plume de marque Namiki que lui a offert son plus fidèle soutien, l'animateur de télévision Jean-Luc Delarue. Il en envoyait une tous les jours, parfois deux, car l'écriture de "chaque lettre m'occupait de cinq à six heures, explique-t-il. A chaque fois, je prenais un de leurs livres et j'en faisais l'éloge". A Pierre-Jean Rémy, il a ainsi rédigé une lettre inspirée sur son ouvrage La Chine. Journal de Pékin. A Marc Fumaroli, il a témoigné son enthousiasme pour son voyage dans l'art contemporain Paris - New York et retour. Il a aussi redécouvert, les Mémoires de René de Obaldia, son Exobiographie. Jeudi 26 mars à 10 heures, il voyait Valéry Giscard d'Estaing, à qui il avait écrit une longue missive sur le troisième tome de ses Mémoires.

"Monsieur, vous avez renoué avec la tradition du XVIIIe siècle, où tous les échanges entre académiciens étaient épistolaires", lui a dit, conquise, Hélène Carrère d'Encausse, perpétuelle de l'Académie française. "J'ai écrit ces lettres en suivant mon inconscient, et ils les ont toutes trouvées formidables", constate François Weyergans.

Le Monde, 27/3/09

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