Il n'avait pas le choix. À quatorze ans, il ne savait pas lire. Après, il a mis les bouchées doubles. On doit à Pascal Jardin les dialogues d'une centaine de films, une poignée de livres qu'on se repasse avec des mines de conspirateur, des pièces de théâtre dont la plupart n'ont pas été jouées. Cela suffit à créer une sorte de légende. Une biographie le ressuscite, avec rythme et émotion. L'époque ne veut plus de gens comme Pascal Jardin. Il bougeait trop, appartenait à la race des impossibles. Ses journées n'avaient pas assez de vingt-quatre heures ; il en faisait craquer les coutures. C'est comme s'il avait deviné que le temps lui serait compté. Il est mort durant l'été 1980. Il avait quarante-six ans.

Son enfance a été saccagée par la guerre. Il la passe à Vichy où son père, dont il tracera le portrait dans Le Nain jaune, est directeur du cabinet de Pierre Laval. Il ne va pas à l'école, préfère écouter Giraudoux, Morand et Abellio. Ce ne sont pas de mauvais professeurs. Les circonstances lui ont « appris la vie monstrueusement vite ». À quinze ans, il joue les gigolos avec une milliardaire. Les femmes seront son mètre étalon, la mesure de toute chose. L'avenir est un animal facile à apprivoiser. Pascal entre au Temps de Paris. Le journaliste Yves Salgues, qui le classe dans la catégorie « des héros hautement romanesques », le présente à Marc Allégret dont il devient l'assistant. Le cinéma ne le quittera plus. Il travaille pour Sautet, Audiard, signe des répliques pour Gabin. Dans les Angélique, il place dans la bouche de Louis XIV des extraits de discours de De Gaulle. La nouvelle vague n'est pas son truc, même si Truffaut reconnaît à son propos : « Il est bien dans le fond ! C'est une sorte d'André Roussin. » Le travail ne manque pas. Certaines années, on le trouve au générique de dix-sept films. « Je suis un auteur de série Z ! » clame-t-il. Pourtant, on lui doit les meilleures adaptations de Simenon. Il lui arrive de répondre aux critiques qui l'éreintent.

Le briquet de Mermoz

L'argent entre à flots. Il ne s'y intéresse pas, le flambe au poker, dans les boîtes, les restaurants. Ses possessions tenaient dans une valise : des costumes de bonne coupe et des chaussures sur mesure, des pulls en cachemire. Ses appartements, il les loue. Le fisc est sa bête noire. La littérature le hante. Elle lui ouvre les portes en 1971 (Les Petits Malins, publié en 1957, a disparu de ses œuvres complètes) avec La Guerre à neuf ans. Succès et fureur de son père, qui tonne : «Chez Pascal, seuls les noms sont vrais ; tout le ­reste est faux.» Il se marie, a des enfants, des voitures. Une de ses bizarreries est son intense passion pour les bottes des femmes : sa deuxième épouse en gardait une centaine de paires dans sa penderie. Autant dire que, cette saison, il serait aux anges devant les vitrines des chausseurs.

Le week-end, il se réfugie dans la maison de Verdelot, où il bricole, Boyard maïs au bec, fabrique des objets insensés comme cette « raquette folle pour idées folles » qu'il a léguée à son fils Alexandre. Sur les écrans et dans le quotidien, cet homme très pressé échafaude des histoires. «Confondre mensonge et invention, repousser le plus possible la réalité au profit du rêve organisé », voilà son programme. Il le respecte à la lettre, offre le ­briquet ayant appartenu à Mermoz, le heurtoir du 3, rue Quincampoix, conduit sans ceinture, fume trois paquets par jour, loue un avion qui survole les planches en traînant derrière lui la banderole « Lisez La Guerre à neuf ans de Pascal Jardin » pour agacer son père en vacances à Deauville. En 1976, Le Vieux Fusil obtient un triomphe. En 1978, Le Nain jaune obtient le grand prix de l'Académie française. Pourtant, sa « mauvaise santé de fer» commence à le lâcher. Maladie d'Hodgkin, on appelle ça comme ça. Traduction : cancer. Nuits trop blanches, compte à rebours.

Le panache reste au rendez-vous. Après une séance à Villejuif, il s'esclaffe : « Regarde, je suis tout rayonnant ! » Il avait du style. C'était un style terriblement français. Ses dons, il les a gaspillés.

Il a bien fait. Il reste ses livres, ses films qu'on se repasse le soir en DVD, le sourire de Romy Schneider quand Noiret lui déclare son amour à la Closerie des Lilas, Delon député rejoignant en douce la jeune Sydne Rome. Ces instants ne s'oublient pas. « Je veux la gloire, mais je veux la gloire sans les honneurs. » ­Mission accomplie.

Pascal Jardin, de Fanny Chèze, Grasset, 350 p.

Eric Neuhoff, le Figaro, 11/02/2010.