L_intrusion

Avant, il était dans l'armée. En juillet 1988, à bord du Vincennes , Doug Fanning a abattu un avion de ligne iranien. L'expérience lui sera utile par la suite. En 2002, le vétéran de la guerre du Golfe travaille dans une banque d'affaires à Boston. En gros, il a changé d'uniforme, troqué la tenue kaki contre le costume sombre des «traders». Adrénaline garantie. Sur un bâtiment de la Navy ou devant l'écran de son ordinateur, le même sang-froid est requis. Il va lui en falloir, car son correspondant en Asie s'est lancé dans des opérations plus ou moins illicites qui risquent de mettre l'établissement en faillite. Fanning, qui est célibataire malgré son physique avenant, vient d'emménager dans la somptueuse maison qu'il s'est fait construire dans la zone résidentielle. Dans la ferme d'à côté, une institutrice à la retraite tord le nez devant ce nouveau voisin. Elle lui intente un procès pour s'être établi sur des terrains qui étaient censés rester intacts. Charlotte Graves est d'une vieille famille.

Une revanche

Chez elle, on respectait la loi. La fortune n'était pas une valeur en soi. Qui m'a fichu ces parvenus qui abattent des arbres centenaires ?

La vérité oblige à préciser que la dame commence à avoir une conduite bizarre : elle parle à ses chiens, persuadée qu'ils lui répondent avec la voix de Malcolm X. Cela produit des échanges très philosophiques. L'après-midi, elle donne des cours d'histoire à un adolescent mal dans sa peau qui ne trouve rien de mieux à faire que de s'introduire en douce chez Fanning. Ces pièces quasiment vides de meubles ont de quoi fasciner le gamin, dont les tendances sexuelles ne sont pas encore bien délimitées. Cela vaudra une scène homosexuelle saisissante, à des kilomètres des clichés habituels. Pendant ce temps, l'économie est au bord du gouffre.

Le frère de Charlotte, qui préside la Réserve fédérale, est déchiré entre les intérêts de sa sœur et ceux de son pays, auquel il veut éviter la banqueroute. Que faire ? Il faut camoufler les pertes d'une façon ou d'une autre, sinon le système entier va s'écrouler. On voit que pour son premier roman, Adam Haslett n'a pas choisi la carte de la facilité. En le lisant, on comprendra un peu mieux ce qui s'est passé durant la crise récente. Haslett rend limpides les arcanes de la finance mondiale, joue avec les transactions les plus sophistiquées. Il arrive à croiser une actualité plutôt complexe avec les destins de tout un tas de personnages. Voici un avocat d'affaires, une secrétaire ambitieuse qui ne refuse pas de coucher avec son patron, une bande de lycéens plus intéressés par les pétards que par leurs études. Haslett, qui avait signé un brillant recueil de nouvelles (1), montre ici une ambition à la Dickens, une précision digne de Tom Wolfe, une énergie presque épouvantée qui rappelle Wall Street, d'Oliver Stone, un mélange d'attrait et de répulsion pour les riches qui n'est pas éloigné de Fitzgerald.

Prophétique

Ça n'est sans doute pas un hasard non plus si un personnage est baptisé McTeague, comme un protagoniste des Rapaces. Il n'y a pas que du cynisme, là-dedans. On y découvre le combat de la vieille aristocratie contre l'argent qui s'enchante de lui-même, le chagrin tenace d'une veuve qui se souvient de ce mariage où elle était la seule à avoir lu Rendez-vous à Samara . Les petits génies de la Bourse ont une revanche à prendre sur leur enfance pauvre. Ils préfèrent oublier qu'ils n'ont pas vu leur mère alcoolique depuis une éternité. On va dire qu'il s'agit d'un livre prophétique. L'époque, oui, a cette tête-là. Regardez-la bien en face.

L'intrusion d'Adam Haslett, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Laurence Viallet, Gallimard, 363 p.

(1) « Vous n'êtes pas seul ici» , ­L'Olivier 30 mars 2009. Tous les indicateurs du New York Stock Exchange sont au rouge.

Eric Neuhoff, le Figaro, 18/2/2010.