27 mars 2008
Ecrire, c'est se mettre dans la peau d'un autre
D'un roman à l'autre, Muñoz Molina - qui vit aujourd'hui entre l'Espagne et New York - fait preuve d'une incroyable attention à cette humanité dont il enregistre les moindres palpitations, à la manière d'un sismographe. «Ecrire, c'est se mettre dans la peau d'un autre, explique-t-il. Jamais je ne me sens autant moi-même que lorsque je garde le silence et que j'écoute, que je suis habité par les expériences et les souvenirs des autres.» Des souvenirs, il y en a des rafales dans Le Vent de la lune, le nouveau livre de Muñoz Molina. Mais, cette fois, ils lui appartiennent intimement. Et forment une guirlande parfois nostalgique, parfois inquiétante, pour ressusciter la lointaine Andalousie où il passa son enfance.
De ses rêves d'ado aux chimères de l'écrivain
Tout est là: les mythologies de l'Espagne des années 1960, les murmures des confessionnaux, les pupitres du pensionnat, le cinéma à ciel ouvert, les lueurs des premiers écrans de télévision, les ombres funestes des phalangistes, les mains du père agrippées à la houe, la corde où se pendit l'aveugle du village. Et cette image enchantée qui traverse tout le récit, celle du premier homme en vadrouille sur la Lune, le 21 juillet 1969. «Les yeux fermés, je m'imagine que je suis astronaute», se souvient Muñoz Molina, qui raconte ici comment ses rêves d'ado allaient accoucher de ses chimères d'écrivain. Le Vent de la lune est son livre le plus sensuel. Et le plus précieux pour partager ses secrets, dans les halos du temps retrouvé.
L'express, 27 mars 2008.
03 novembre 2004
Pleine lune
"Tout est identique, maintenant plus que jamais, jusqu'au bruit des pas sur le gravier et le verre cassé des bouteilles de bière, tout est impérieux, proche, irrépressible, ne souffrant ni retard ni secret, jusqu'à la lune qui est la même, haut dans le ciel, sa forme blanche légèrement voilée par à des nuages légers comme du tulle, les deux mains déjà impatientes qui cherchent, exigent, l'odeur des pins , de la terre et des aiguilles trempées, le même replat sur la pente où il la jette d'une seule gifle, le visage plus pâle que la lune, maintenant éclairé par elle seule, sur lequel il voit soudain, pendant quelques secondes, de façon parfaitement claire, le visage double et répété, la bouche ouverte, le menton qui tremble, les yeux de terreur et d'incrédulité de l'autre fille, ce visage que lui seul au monde a vu.
Cette odeur toujours sur ses mains, cette odeur dont il s'étonne que personne ne semble la remarquer, encore que peut être par dégoût ils fassent semblant et ne disent rien, comme lui-même si souvent dissimule, souriant au-dehors et mort de dégoût et de rage au dedans, oui madame, et ça sera quoi aujourd'hui pour madame, vous faut-il autre chose, tu peux bien pourrir et crever. Le jour, quand les vieux sont debout, il sort de sa chambre avec des précautions d'invité furtif et il s'enferme dans la salle de bains, il ferme le verrou, comme autrefois, il y a dix ou douze ans, quand il s'enfermait pour ses premières branlettes, pour se regarder faire comme si c'était quelque chose de prodigieux et de menaçant, se dressant pour lui tout seul, rougissant, avec cette fente comme un oeuil vide, et ensuite l'odeur qui envahissait tout, aussi dénonciatrice et clandestine que la fumée nauséabonde des premières cigarettes. Il devait se laver les mains avec un savon très fort, il les frottait tellement qu'elles restaient rouges, mais au moins à l'époque c'étaient des mains plus fines, mais pourtant plus des mains d'enfant, des mains d' étudiant, de fils à papa sans durillons, sans les ongles cassés et sales, comme maintenant avec toujours cette ligne noire et, il semble qu'il n'y a plus rien à faire pour la faire partir."Antonio Munoz-Molina, Pleine lune.
Merci à Martine D qui m'a permis de découvrir cet écrivain.