13 septembre 2008
Les moments imperceptibles où une vie bascule
C'est à la dernière page, dix lignes avant la fin. Une petite phrase anodine qui résume l'essence du roman : "Voilà, se dit l'un des deux personnages. Voilà comment on peut radicalement changer le cours d'une vie : en ne faisant rien."
Dans le dernier livre de Ian McEwan, ce rien est d'une importance capitale. Le héros n'a rien fait pour retenir son premier amour et se le reproche ("il l'aurait pu l'appeler" ce soir-là sur la plage de Chesil. Il aurait pu "s'élancer pour la rattraper"). Il n'en a rien fait. Que s'était-il passé ? Trois fois rien, si l'on y songe. Une nuit de noces ratée. Une lune de miel qui tourne au fiasco pour cause de maladresse au lit. Une non-histoire en somme... Mais ce rien fascine Ian McEwan, qui raffole des moments imperceptibles où une vie bascule, bifurque, déraille ou s'écroule sans crier gare. C'est un maître dans l'art de couper les minutes et même les secondes en quatre. Aussi s'empare-t-il de ce presque rien qu'il va détailler, fragmenter, dilater à l'extrême pour nous offrir ce petit bijou d'analyse psychologique - peut-être l'un de ses plus beaux romans après Délire d'amour (Gallimard, 1999).
Le Monde, 11 septembre 2008.
10 septembre 2008
Je crois parce que je crois

Vous abordez aussi ces thèmes en romancier. Dans « Samedi » (publié chez Gallimard), n’était-il pas question du déterminisme génétique, de la diversité des possibles ?
En effet, c’est mon intérêt pour la science, l’aléatoire du destin, la génétique, qui m’a conduit à interroger la religion. Comme beaucoup d’autres, le 11 septembre 2001 m’a fait réfléchir à l’étrange couple foi et vertu : en quoi sont-elles indissociables ? Est-ce que nous ne nous leurrons pas en les accouplant ? Je pense que la foi est une perversion mentale ! Un truisme : je crois parce que je crois. Et alors ? Où sont les preuves de l’existence de Dieu ? Il n’y a pas de vertu systématique dans la notion de foi, même la plus pure, la plus limpide. La foi nous prépare à croire à n’importe quoi, n’importe comment. Je suis guidé par mon scepticisme et mon intuition. Comment ne pas être soucieux quand on voit l’islam radical imposer sa marque jusque dans les affaires privées en Angleterre, au nom de la liberté d’opinion ? Alors, même si mon imaginaire reste à gauche, il y a des moments où je me rapproche d’un autre camp, plus conservateur. La gauche ne doit pas se commettre avec les ennemis de la liberté, les fanatiques de tout poil et la sphère de l’irrationnel. Je sais bien que le besoin de croire est si profondément ancré dans le coeur humain qu’on ne peut concevoir de l’en arracher ; mais nous dicter quels livres nous devons lire, quelles émissions de télévision nous pouvons regarder, enfin réfléchir comme des adultes ramenés à l’état d’enfance, laisser la religion envahir la vie privée, cette situation infantile, je la refuse de toute mon âme.
Le Point, 4 septembre 2008.
29 avril 2008
Une vie toute entière en quelques centaines de pages
A certains moments, cette biographie lui donnait la nostalgie rassurante d’une Angleterre tendre, verdoyante, où l’on voyageait en voiture à cheval ; à d’autres , il se sentait vaguement déprimé à l’idée qu’une vie tout entière pût tenir en quelques centaines de pages – enfermée dans un flacon tel un chutney fait maison.
Ian McEwan, Samedi.
17 décembre 2006
La misère et le chaos
Aujourd'hui, on sait que l'invasion ou la libération de l'Irak, comme vous voulez, a réussi, mais que l'occupation est vouée à l'échec ; il n'en demeure pas moins que les arguments des gens qui étaient contre la guerre n'étaient pas les bons. Il disaient que c'était une guerre du pétrole, mais si les Etats-Unis avaient économisé l'argent dépensé pour la guerre et acheté des actions pétrolières à la place, ils auraient assez de réserves aujourd'hui pour le XXIè siècle. Je suis entouré d'intellectuels qui préfèreraient que l'Irak plonge dans la misère et le chaos plutôt que de voir le pays fleurir et donner raison à George Bush.
Ian McEwan, Transfuge, novembre-décembre 2006.