Propos insignifiants

Promenade buissonnière parmi les livres et les écrivains

15 septembre 2008

C'est pour la vie

De son amie qui sombre, Marie Nimier dresse un portrait plus admiratif que larmoyant. Elle ne cherche pas à excuser ni surtout à juger. Cette amitié est si précieuse que rien ne peut l'atteindre, ainsi l'écrit Léa, du fond de la prison de Fleury-Mérogis, estimant « que chacune peut aider l'autre à exister » et qu'ensemble, elles arriveront « à toucher la lune ». Dans la bouche d'une autre, cette formule pourrait relever d'une naïveté béate. Dans la sienne, elle est la marque d'une volonté de survie profondément liée à l'autre, comme si les fêlures de chacune pouvaient s'annuler l'une l'autre. Marie Nimier réussit ce qui manque souvent à ce genre d'exercice périlleux qu'est le roman autobiographique où la fiction se mêle à la réalité : écrire au plus juste pour donner le sentiment de la vérité. Elle livre beaucoup d'elle-même en parlant de ce double cabossé. Lorsque Léa plonge, Marie trinque. Lorsque l'une se détruit, l'autre pense au suicide. Les deux finissent ainsi par se confondre. Son manuscrit terminé, la narratrice l'a fait lire à Léa qui suggéra à son amie de faire mourir son personnage… Marie ne s'y résoudra pas. Elle termine en y célébrant la vigueur de l'amitié. Fidèle. « C'est pour la vie », avaient dit les deux fillettes.

Les Inséparables de Marie Nimier, Gallimard.

Le Figaro, 28 août 2008.

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13 septembre 2008

Les moments imperceptibles où une vie bascule

C'est à la dernière page, dix lignes avant la fin. Une petite phrase anodine qui résume l'essence du roman : "Voilà, se dit l'un des deux personnages. Voilà comment on peut radicalement changer le cours d'une vie : en ne faisant rien."

Dans le dernier livre de Ian McEwan, ce rien est d'une importance capitale. Le héros n'a rien fait pour retenir son premier amour et se le reproche ("il l'aurait pu l'appeler" ce soir-là sur la plage de Chesil. Il aurait pu "s'élancer pour la rattraper"). Il n'en a rien fait. Que s'était-il passé ? Trois fois rien, si l'on y songe. Une nuit de noces ratée. Une lune de miel qui tourne au fiasco pour cause de maladresse au lit. Une non-histoire en somme... Mais ce rien fascine Ian McEwan, qui raffole des moments imperceptibles où une vie bascule, bifurque, déraille ou s'écroule sans crier gare. C'est un maître dans l'art de couper les minutes et même les secondes en quatre. Aussi s'empare-t-il de ce presque rien qu'il va détailler, fragmenter, dilater à l'extrême pour nous offrir ce petit bijou d'analyse psychologique - peut-être l'un de ses plus beaux romans après Délire d'amour (Gallimard, 1999).

Le Monde, 11 septembre 2008.

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12 septembre 2008

Des livres qui nous rassuraient

Finalement, Holder est un écrivain fin de siècle qui négocie son entrée dans le prochain. Rappelons-nous, en 1998, la Nouvelle Revue française consacrait un numéro spécial (qui fit du bruit, on se demande pourquoi avec le recul) aux romanciers du «Moins que rien». Il y avait là, outre Holder, Delerm, Autin-Grenier, Cornière, tous cherchant à rendre l’authenticité de l’ordinaire, une modestie du propos, le pas-grand-chose universel… Bref, une littérature sympa, sentant le feu de bois et les malles du grenier, la nostalgie du formica et la quincaillerie. Des livres qui nous rassuraient face à l’inconnu du XXIe siècle.

Holder, dans cette bande hétéroclite, jouait sur un certain narcissisme, on le voyait en train d’écrire le livre que nous lisions. Et, comme il est un peu poète, les phrases s’alignaient en bon ordre, parfois magnifiques de justesse, parfois énervantes d’afféterie et de pose. N’empêche, ça marchait. Les histoires qu’il a concoctées ont trouvé un public fidèle. Deux de ses romans vont d’ailleurs bientôt sortir au cinéma, Mademoiselle Chambon (avec Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain) et l’Homme de chevet (avec Sophie Marceau et Christophe Lambert). De bons scénarios donc, pleins de bons sentiments. Mais cela, c’était encore le Holder à musette. On attend maintenant le Holder à moto, destroy plein pot, mettant sa peau sur la table sans se donner le beau rôle. Authentique, vraiment. Avec son dernier récit, on sent que ça vient. C’est une bonne nouvelle.

Libération, 12 septembre 2008.

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11 septembre 2008

Rendez-vous dans dix ans

La mort rôde, elle ne viendra pas sous la forme qu'on redoutait, beaucoup plus bête, violente, quotidienne. Le livre déborde de moments magiques, fragiles, lumineux : des figurants en uniforme d'époque rejouent une célèbre bataille en pleine ville, une serveuse a peur de devenir folle, un jeune garagiste en salopette lit Gatsby le magnifique dans l'édition Scribner's, un renard affolé dans le salon d'une maison à vendre. Ford, dont les phrases sinueuses retombent toujours sur leurs pieds, décrit les remords, les espoirs, les occasions manquées, la tristesse, les malentendus. Voici Bascombe regardant ce nigaud de Paul sortir de l'océan, avec ses kilos en trop, ses pieds en canard : « Il n'a pas l'allure que vous voudriez pour votre fils. » L'âge gagne du terrain.

Frank a soudain des absences ce long tunnel de panique muette lorsqu'il oublie le nom de son collègue qui est en face de lui. Sur la solitude de Frank, Richard Ford n'a pas besoin de convoquer les grandes orgues. Il lui suffit d'évoquer une voiture qui s'arrête devant le porche. À l'intérieur, Bascombe, le cœur battant, croit que c'est sa fille chérie qui revient d'une escapade avec un crétin. Mais non, il s'agit simplement du livreur de journaux, qui balance le quotidien local sur le gravier de l'allée. Dis, Frank, on ne va pas se quitter comme ça, avec cette Amérique à vau-l'eau et ce destin en pointillé ? Rendez-vous dans dix ans. Promis, hein ?

Eric Neuhoff


L'État des lieux de Richard Ford traduit de l'anglais (États-Unis) par Pierre Guglielmina Éditions de l'Olivier, 732 p., 24 €.

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10 septembre 2008

Je crois parce que je crois

Ian_McEwan

Vous abordez aussi ces thèmes en romancier. Dans « Samedi » (publié chez Gallimard), n’était-il pas question du déterminisme génétique, de la diversité des possibles ?

En effet, c’est mon intérêt pour la science, l’aléatoire du destin, la génétique, qui m’a conduit à interroger la religion. Comme beaucoup d’autres, le 11 septembre 2001 m’a fait réfléchir à l’étrange couple foi et vertu : en quoi sont-elles indissociables ? Est-ce que nous ne nous leurrons pas en les accouplant ? Je pense que la foi est une perversion mentale ! Un truisme : je crois parce que je crois. Et alors ? Où sont les preuves de l’existence de Dieu ? Il n’y a pas de vertu systématique dans la notion de foi, même la plus pure, la plus limpide. La foi nous prépare à croire à n’importe quoi, n’importe comment. Je suis guidé par mon scepticisme et mon intuition. Comment ne pas être soucieux quand on voit l’islam radical imposer sa marque jusque dans les affaires privées en Angleterre, au nom de la liberté d’opinion ? Alors, même si mon imaginaire reste à gauche, il y a des moments où je me rapproche d’un autre camp, plus conservateur. La gauche ne doit pas se commettre avec les ennemis de la liberté, les fanatiques de tout poil et la sphère de l’irrationnel. Je sais bien que le besoin de croire est si profondément ancré dans le coeur humain qu’on ne peut concevoir de l’en arracher ; mais nous dicter quels livres nous devons lire, quelles émissions de télévision nous pouvons regarder, enfin réfléchir comme des adultes ramenés à l’état d’enfance, laisser la religion envahir la vie privée, cette situation infantile, je la refuse de toute mon âme.

Le Point, 4 septembre 2008.

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05 septembre 2008

Une telle évanescence alimente les rumeurs les plus folles

Or, on ne sait rien de Thomas Pynchon, le pape du postmodernisme américain. Une ou deux vieilles photos, trois bouts de chandelle en guise de biographie : voilà tout ce dont on dispose sur ce fantôme d'écrivain. Les clichés en question montrent un adolescent avec une houppe et des dents de lapin, quand notre homme - né en 1937 à Glen Cove (Long Island) - a désormais dépassé les 70 ans. On dit qu'il serait apparu dans un dessin animé des Simpson et que CNN aurait tourné sur lui une vidéo pirate qu'il aurait aussitôt réussi à faire interdire. Ce ne serait pas étonnant, car toute trace concernant Pynchon finit toujours par disparaître mystérieusement. L'administration chargée de conserver son dossier militaire a brûlé. Ses archives universitaires, à Cornell, se sont évaporées. Quant aux témoins qui l'auraient connu, ils ont perdu la mémoire : Vladimir Nabokov l'aurait-il eu comme étudiant ? L'auteur de Lolita n'en conservait aucun souvenir.

Evidemment, une telle évanescence alimente les rumeurs les plus folles. Il suffit de se promener sur la Toile pour mesurer à quel point Pynchon nourrit les fantasmes. Pour les uns, il ne serait autre que Salinger, l'auteur de L'Attrape-coeurs. Pour d'autres, il n'aurait jamais existé et c'est un collectif d'auteurs qui écrirait ses livres. En réalité, il est probable que Thomas Pynchon vive tranquillement à New York, anonyme parmi les anonymes. Quant aux commentateurs, ils sont bien obligés de se concentrer sur son oeuvre : sans doute est-ce là ce qu'il a toujours voulu...

Le Monde, 4 septembre 2008.

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04 septembre 2008

C'est toujours ainsi que finissent les grandes familles

Pieds_dans_l_eau_Duteurtre

Le tableau que nous dresse Benoît Duteurtre de cette époque révolue, dont il ne cache pas la nostalgie, jette en effet sur la nôtre un éclairage qui en souligne la dérision et l'aléatoire. Les souvenirs les plus beaux finissent par la trahison de ceux qui les détiennent : la cousine Laurence, après avoir affublé La Ramée, magnifique villa héritée du président Coty, de fenêtres en PVC, décide de la vendre à la mort de son mari. Nul de la famille ne fait un geste pour la conserver. C'est toujours ainsi que finissent les grandes familles.

Philippe de Saint Robert, le Figaro, 28 août 2008.

Les Pieds dans l'eau, Gallimard.

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26 août 2008

Il ouvre ses pages parce que je l’aimais

Frank était un écrivain qui faisait rêver les jeunes gens. Il avait un immense talent. Accessoirement, il se moquait volontiers de moi, il me prenait pour tête de Turc. Je ne répondais guère. Et puis, une fois pour toutes, je lui ai rendu la monnaie de sa pièce. Il est mort. Il ouvre ses pages parce que je l’aimais.
Jean d'Ormesson, Odeur du temps.

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25 août 2008

Conte moderne mâtiné d'une intrigue policière

 

Nothomb

Amélie Nothomb s'an­nonce d'emblée comme la reine de la rentrée dans les librairies avec le plus fort tirage du mois de septembre. Le Fait du prince, dix-septième roman de l'auteur belge, a été tiré par Albin Michel à 200 000 exemplaires à l'instar de ses derniers livres qui ont toujours dépassé ce chiffre. Elle le doit à la fidélité sans faille de ses lecteurs, véritables inconditionnels qui ne se lassent jamais de la retrouver à chaque rentrée. Ils ne devraient pas être déçus par ce nouveau cru excentrique. Le Fait du prince est un conte moderne mâtiné d'une intrigue policière. Le thème : un quadragénaire ordinaire prend l'identité d'un riche inconnu venu mourir à sa porte. Il entame une nouvelle vie rêvée dans le pavillon du mort aux côtés de sa veuve. Il fera tout son possible pour faire durer l'imposture.

Le Figaro, 19 août 2008.

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20 août 2008

Je ne suis pas tellement monogame

La_fille_de_Monaco

Vous me renvoyez à ma condition, c’est clair. Le mec en fin de piste. Physiquement, je sens encore un écho sur les femmes mais vous m’avez dit, en gros, que mes deux derniers rôles sont une espèce de mec qui a dépassé les 50 ans et « se tape de la jeune ». Il faut que je l’accepte, ce n’est pas un moment facile. Moi, je suis assez bête pour ne pas avoir l’impression que j’ai cet âge-là. (…) Je ne suis pas fait pour ça (être amoureux NDD). Ca m’alourdit, ça me plombe et ça me rend très malheureux. Je déteste ça : je voudrais des relations qui n’emprisonnent pas. Quand je suis joyeux, j’ai une sexualité libertine sans immoralité. Je ne suis pas tellement monogame. Je trouve que c’est une impasse. Ma propre meuf dit : « Il faut qu’il y en ait deux, trois qui se coltinent le morceau. » ».
Fabrice Luchini, Le Parisien, 20 août 2008.

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