15 avril 2008
Pour moi, il a juste libéré le Ritz
Selon l'un des personnages du livre, « l'artiste nourrit de bonnes intentions », mais il est également un « fauteur de troubles ». Et vous ?
Attention, cela n'est qu'un point de vue ! J'essaie d'être un écrivain engagé, et croyez-moi, parmi mes collègues, je suis le plus modéré. En tant qu'artiste, je suis pris dans une contradiction permanente : je veux le Bien, plutôt celui des gens simples comme mes parents, mais mes lecteurs les plus fervents ne le sont pas. C'est le problème du pouvoir en général. Regardez mon pays sur le plan international. Les Etats-Unis ont de bonnes intentions, et pourtant... Pensez aussi à Hannah, le personnage d'American Darling, mon précédent roman. Martin Scorsese va d'ailleurs l'adapter au cinéma : une belle Américaine tente de sauver des singes en Afrique. Son aventure se termine en boucherie.
Vos personnages lisent Steinbeck, Dos Passos, Margaret Mitchell, Hemingway...
Jordan Groves, qui est peintre, lit Steinbeck. Son épouse préfère Autant en emporte le vent : cela n'est pas un hasard, mais je vous laisse découvrir pourquoi... Vanessa, elle, aurait eu une liaison avec Hemingway. Mes lecteurs la comparent à l'épouse de Fitzgerald, Zelda, à la fois volage et inspiratrice, et ils n'ont pas tort. Tendre est la nuit m'a marqué. Mais à bien y réfléchir, mon écrivain favori reste Hemingway, même s'il ne s'est jamais vraiment frotté aux questions sociales. Seule la guerre, en France, lui a ouvert les yeux, et encore, il était alors journaliste. On dit qu'il a participé à la libération de Paris : pour moi, il a juste libéré le Ritz. Et le Ritz n'est tout de même pas la France, n'est-ce pas ?
Russel Banks, le Figaro-Magazine, 11 avril 2008.
26 mars 2008
N'est pas Fitzgerald qui veut
Tendre est l'ennui![]()
Quand Russell Banks s'intéresse à l'Amérique huppée des années 1930. N'est pas Fitzgerald qui veut.
Outre-Atlantique, Russell Banks est un auteur très écouté. Sa spécialité, c'est d'observer les désarrois et les soubresauts de son pays, cette Amérique blanche qui broie du noir sur les décombres de ses rêves brisés. Avec La Réserve, l'exorciste Banks change totalement de registre, pour s'aventurer sur les terres d'un certain Fitzgerald. Tout y est: chalets de luxe, mécènes, magnats de la finance, fiestas arrosées au champagne, dolce vita, pontons d'acajou sur les rives huppées d'un lac des Adirondacks. Vraiment, on s'y croirait, et l'on pénètre dans ce roman en se disant que l'on va sans doute croiser les fantômes de Gatsby ou de Zelda. Mais non, la sauce ne prend pas, comme si l'auteur d'American Darling pataugeait dans une mauvaise parodie, sans parvenir à trouver la bonne musique, au fil d'un récit aussi plat et schématique qu'un scénario de cinéma.Nous sommes dans l'Amérique insouciante de 1936, en compagnie de la très allumée Vanessa, une vamp qui croit être la fille adoptive d'un amateur d'art au coeur passablement décati, le Dr Cole. Pour célébrer la fête nationale, ce neurochirurgien a invité une brochette de nababs et l'élégant Jordan Groves, un peintre des Adirondacks dont l'hydravion - et le reste - fera flasher Vanessa. Belle occasion pour elle de s'envoyer en l'air, avant que le lecteur ne plonge dans les eaux très troubles de son enfance, avec un détour assez glauque vers la case pédophilie... Hélas, on a de la peine à croire en ces personnages fabriqués et caricaturaux que Banks dépeint sans réussir, lui, à faire décoller son hydravion. Il a beau tirer sur les manettes et appeler Francis Scott à la rescousse, la grâce n'est pas au rendez-vous de cette Réserve, une bluette glamoureuse dont on ressort particulièrement réservé.
André Clavel, l'Express, 27 mars 2008.
25 mars 2008
Mes romans fondent mes opinions politiques
Comment vos opinions politiques, votre vision de la société américaine et de l’histoire de votre pays s’articulent-elles avec votre travail de romancier ?
Mes idées politiques, le fait que je sois un homme de gauche, la façon dont je vois le monde, tout cela influe, bien entendu, sur ma façon de décrire le monde, de dire la vie des gens ordinaires qui est la matière de mes romans. Mais mes livres m’éduquent aussi politiquement. Car ce sont eux, profondément, qui m’informent sur ce qu’est l’expérience humaine, la vie de tous les jours, sur les conséquences tragiques que la politique peut avoir sur l’existence quotidienne des gens ordinaires. En ce sens, je peux affirmer que mes écrits influencent mes engagements politiques, et que, d’une certaine façon, mes romans fondent mes opinions politiques plus que mes opinions politiques ne fondent mes romans.
Vous apprenez de ce que vous écrivez.
Oui. Par exemple, si je n’avais pas écrit American Darling, je n’aurais probablement pas saisi de façon aussi précise et juste les conséquences inattendues, et parfois tragiques, des bonnes intentions – c’est cela, le thème majeur de ce livre. Sans l’écriture de ce roman, ce serait demeuré une idée abstraite, générale, désincarnée. Et si je n’avais pas écrit Pourfendeur de nuages – un roman bâti autour de la vie et de la personnalité de l’abolitionniste John Brown –, je n’aurais saisi le rôle essentiel que la question raciale a joué dans l’imaginaire collectif américain, ainsi que le lien profond qui existe, dans l’histoire de ce pays, entre la religion et la violence.
Vous définissez-vous comme un écrivain américain ?
Cela a de moins en moins de sens pour moi. Ça signifiait quelque chose lorsque j’étais plus jeune, lorsque j’ai commencé à écrire, parce que mes modèles étaient des écrivains américains humanistes : Mark Twain, Walt Whitman, Melville, Faulkner, Dos Passos, Nelson Algren... Ils incarnent la tradition littéraire dans laquelle je m’inscris – disons, ma « famille » littéraire. Mais, en vieillissant, j’ai réalisé que la communauté des écrivains à laquelle je me sens appartenir est bien plus large que cela, qu’elle n’a que faire des identités nationales, ethniques, ou même linguistiques. De façon de plus en plus prégnante, en voyageant, en lisant, je me suis rendu compte que j’appartenais à une communauté transnationale.
http://www.telerama.fr/livre/26829-entretien_avec_russell_banks_mes_romans_fondent_mes_opinions_politiques.php
21 mars 2008
On préfère toujours une belle histoire avec du sens

Paris, Théâtre de l’Odéon, 3 mars. Le cheveu blanc et ras, une barbe soignée de philosophe romain, à la Marc Aurèle, Russell Banks lit des extraits de son nouveau roman, « La réserve » (1), en plissant les yeux comme un archer mongol. La salle est remplie jusqu’aux corbeilles. Depuis une dizaine d’années, les Français sont tombés amoureux de cet auteur qui réconcilie la politique et le roman, la littérature et l’émotion, l’aventure et les idées. C’est ici qu’il a le plus de lecteurs, hors l’Amérique. Depuis janvier, Russell Banks publie dans La Montagne une chronique sur les élections américaines. Avant tout le monde, il a prédit l’avènement de Barack Obama dans l’opinion démocrate. Il croit à ses chances : « Quoi qu’il advienne, il est celui qui a ressuscité auprès des nouvelles générations, fatiguées de Bush, la volonté d’agir sur leur destin. »
Né en 1940 dans une famille pauvre, Russell Banks ne se définit pas lui-même comme un écrivain engagé. En revanche, les héros de ses romans le sont avec ardeur, de l’abolitionniste John Brown dans « Pourfendeur de nuages » à Hannah Musgrave dans « American Darling » et jusqu’à Jordan Groves, peintre célèbre et aviateur qui se bat aux côtés des Républicains espagnols dans « La réserve ». Russell Banks est un homme lucide, passionné, sensible, critique de l’Amérique sans céder au nihilisme, curieux de l’Europe et du monde, comme l’ont été autrefois Hemingway ou Dos Passos. Est-ce cela qui plaît aux Français, qui, s’ils professent une révérence pour Faulkner, préfèrent toujours une belle histoire avec du sens, à la Steinbeck ?
Le Point, 13 mars 2008.