Propos insignifiants

Promenade buissonnière parmi les livres et les écrivains

29 septembre 2009

Un écrivain est d'abord un lecteur

C'est une réflexion de Borges qui revient avec entêtement : "Que d'autres se flattent des livres qu'ils ont écrits, moi, je suis fier de ceux que j'ai lus." Elle rappelle qu'un écrivain est d'abord un lecteur et que rien ne révèle sa générosité comme sa capacité à nous faire découvrir d'autres livres à travers le sien. Le crû 2009 n'y fait pas exception : on y trouve des livres pleins de livres. Gardons-nous d'y voir une carence de l'imagination. (...)

Tous autant qu'ils sont, ils donnent envie de poursuivre. Ils sont tous dans l'attitude du Stefan Zweig de Trois maîtres (1919) lorsqu'il nous parlait d'un ton aussi intime qu'étincelant de Balzac, Dostoïevski, Dickens ; il ne s'agissait pas d'une introduction à leur monde mais, à partir d'une profonde imprégnation, de procéder par raccourci en s'employant à "sublimer, condenser, concentrer". Ce qui ne va pas de soi dans la création artistique où la plus orgueilleuse des solitudes n'incline pas à se mettre au service d'un autre pour sa plus grande gloire. Il y a quelque chose de l'ordre de la gratitude dans ce renvoi à d'autres que soi. Michel Déon leur a adressé de vibrantes Lettres de château qui lancent toutes un même "Merci pour ces enchantements !" Louons donc ces écrivains-lecteurs qui nous parlent de livres que nous croyons connaître et nous les révèlent autres que les savions.

Pierre Assouline, Le Monde, 25 septembre 2009.

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20 avril 2009

Je trouve la première phrase assez ignoble

Un résistant de la première heure, sans aucun doute, courageux et intrépide, mais on en connaît d’autres et qui ne l’ont jamais ramenée.

Ne détestant ni le panache, ni la polémique, ni la provocation, cet homme d’engagements aimait s’exprimer par des formules, énoncées le plus souvent avec une solennité et une pompe destinées à faire oublier à quel point elles étaient creuses le plus souvent. Avec cela réactionnaire, conservateur, passéiste comme on n’ose même plus l’être à droite.

Pierre Assouline, à propos de Maurice Druon.

http://passouline.blog.lemonde.fr/2009/04/15/il-parait-quil-faut-parler-de-maurice-druon/

Une réaction, choisie dans les commentaires sans souci ni d'objectivité, ni de représentativité :

Pour ma part, sans en être un spécialiste, j’ai passé des moments merveilleux en compagnie des Rois Maudits de Druon, il avait une façon de cerner les personnages et de ciseler les dialogues qui m’avaient enchanté.
Je connaissais peu le personnage Druon, mais ce que j’en ai lu ne manquait pas de panache, rarissime denrée ces derniers temps.
Un grand bonhomme. Il paraît qu’en plus, il était réactionnaire, conservateur, et passéiste. Ça fait beaucoup de qualités impardonnables aujourd’hui.

Votre chronique, M. Assouline, est basse. On peut la mépriser.

Langelot




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25 octobre 2008

L'oeuvre d'un fou

On ouvre le livre, on s’y plonge et on se dit que c’est l’oeuvre d’un fou. On poursuit, on se laisse happer, envahir, engloutir et on est persuadé que ce fou très sensé, de ceux qui poursuivent une idée fixe en fonction d’un absolu de la littérature, a du génie. A condition bien sûr de débarquer vierge dans le pynchonland. Sinon, il est impossible d’oublier que Thomas Pynchon est précédé par sa légende, forgée par ses soins : l’homme invisible du roman américain contemporain. Une seule photo très ancienne, pas d’adresse précise, pas de témoins directs de son existence, pas d’interviews archivées dans un média quelconque. Même son dossier militaire et son dossier universitaire ont disparu “accidentellement” des archives. Le biographe qui partit jadis à la recherche des traces de JD Salinger n’aurait pas survécu à cette quête-là. Beaucoup plus complexe. Indéchiffrable. Une fois le mythe mis à distance, restent les livres. V., Vente à la criée du lot 49, Mason & Dixon, L’Arc-en-ciel de la gravité… Le dernier en date s’intitule Contre-jour (Against the day, traduit de l’anglais par Claro, 1207 pages, 35 euros, Seuil).

Plus d’un millier de pages sur un doux papier ivoiré qui se couche tout seul, lentement et voluptueusement, une fois la page tournée. Cinq chapitres portés à bout de bras par une citation de Thelonious “Round midnight” Monk placée en épigraphe :”Il fait toujours nuit, sinon on n’aurait pas besoin de lumière”. Suit une histoire que j’ai commencé à lire en recevant les épreuves en août mais que je viens à peine d’achever. Non parce que c’est difficile d’accès (ça ne l’est pas,n’écoutez pas le choeur des blasés) mais parce que ça se savoure à petites lampées. Ce puzzle d’histoires est incroyablement, dense, causeur, digressif, invraisemblable, riche, éprouvant, luxuriant, peuplé, délirant, drôle, déconcertant, anachronique, précis, détaillé. Verigineux, au fond. Car il s’agit rien moins que de la chute des Etats-Unis d’Amérique (prémonitoire) vue depuis un dirigeable baptisé “Le Désagrément” conduit par une équipe d’aéronautes nommée “Les Casse-cou”. L’action dans laquelle s’inscrit la chronique de ce désastre à contre-jour, court de 1893, année de la deuxième Exposition universelle américaine, jusqu’au lendemain de la première guerre mondiale.

Pierre Assouline, 23 octobre 2008.

Pour lire la suite :

http://passouline.blog.lemonde.fr/2008/10/23/sous-la-lumiere-de-pynchon/

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05 novembre 2006

Bernard Frank par Pierre Assouline

Bernard_Frank

D’ailleurs ses articles, chroniques et feuilletons colligés en volumes c'est peut-être ce qu’il a fait de mieux, comme en témoigne la relecture voluptueuse de Mon siècle et En soixantaine (Julliard). Une véritable histoire personnelle de la littérature française écrite au jour le jour. Subjective, injuste, drôle, cultivée, digressive. Le ton Frank, inimitable, un peu tribune et un peu déclamatoire, fait de nonchalance et de souvenirs de lectures, de coups de patte et de coups de griffe. J’ai souvenir d’un déjeuner dans un bistro de Choisy durant lequel il s’employa à développer toutes les indulgences imaginables afin de disculper Jacques Chardonne de tout ce qu’on pouvait lui reprocher.

Pierre Assouline, à propos de Bernard Frank, qui vient de disparaître.

http://passouline.blog.lemonde.fr/livres

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22 septembre 2006

Je suis d'accord avec Pierre Assouline

L'édition est un métier de joueur. On ne sait jamais rien du sort d'un livre. Dans ce domaine la, tout prévisionniste est un plaisantin. Au départ, ce livre avait tout contre lui : un premier roman d'un auteur totalement inconnu, traitant d'un sujet morbide et rebattu en près de mille pages bien tassées sans aération aux prix de 25 euros... De quoi pousser au suicide un as du marketing et lui faire comprendre, avant d'expirer, qu'un vrai succès littéraire ne se prémédite pas. Ce sont des aventures comme celles que vit Les bienveillantes qui font tout l'intérêt de ce métier depuis qu'il existe, et de la vie de lecteur.

Pierre Assouline, à propos des Bienveillantes.

http://passouline.blog.lemonde.fr/livres/

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17 septembre 2004

Amélie Nothomb dans le Nouvel Observateur

Les raisons d'un succès

Nothomb, comme d'habitude
Dans «Biographie de la faim», Amélie raconte qu'elle a toujours eu la dalle. Pierre Assouline a lu ses confessions

Un tube digestif se souvient qu'il a toujours eu faim. Pas de quoi en faire un plat. Sauf si c'est celui d'un écrivain. Juste de quoi en faire un livre. Si Amélie Nothomb était un homme, elle s'appellerait Antoine Blondin, lequel disait: «Quand on meurt de faim, il se trouve toujours un ami pour vous offrir à boire.» Mais comme Amélie Nothomb est une femme, elle sniffe du sorbet nival (citron, sucre, gin, neige) et se saoule à l'eau minérale (78 mg/l de calcium, 357 mg/l de bicar-bonates, 13,5 mg/l de silice). Mais ne vous méprenez pas pour autant: la potomanie n'est pas le sujet du livre.
Au commencement était la faim. A la fin aussi d'ailleurs. Aussi loin qu'elle remonte dans son arbre intérieur, elle a toujours crevé de faim. De tout. Encore faudrait-il s'accorder sur le mot: «Par faim, j'entends ce manque effroyable de l'être entier, ce vide tenaillant, cette aspiration non tant à l'utopique plénitude qu'à la simple réalité: là où il n'y a rien, j'implore qu'il y ait quelque chose.» Cela dit, elle n'en considère pas moins le chocolat comme un aliment théologal: entendez par là que, si pour Cioran les suites de Bach sont la preuve de l'existence de Dieu, pour Nothomb ce doit être les rochers noirs de Debauve et Gallais. A chacun ses extases. Elle s'y consacre à nouveau avec ce mélange d'humour froid, d'espièglerie et d'absurde qui est désormais sa marque de fabrique. On retrouve cet univers, mais cette fois sous le prisme exclusif du manger.
Quand elle voit quelque chose d'énorme, elle écarquille les yeux pour le voir entièrement. «En 1978, le Bangladesh était une rue pleine de gens en train de mourir.» Puissant et compact comme le meilleur Albert Londres. L'art de ressusciter un monde en une phrase. On rencontre ainsi un lépreux qui a un grand trou à la place du nez, ce qui permet de vérifier que le langage n'est que de la cervelle qui bouge. Pas vraiment ingrate, elle prend le risque de citer le Vialatte des grands jours, au risque de passer pour la Vialatte des nécessiteux. Mais n'est-ce pas ainsi que le Vanuatu est grand? Notre auteur s'intéresse à une île célèbre pour le désintéressement qu'elle suscite; elle nous entretient de l'absence de faim dans ce merveilleux cul du monde; elle tente de percer le mystère d'un peuple sans appétit. C'est une parfaite entomologiste de ce qui n'advient pas. Elle devrait se méfier car, quand on s'engage dans cette logique, on finit par être connu pour sa notoriété.
Entre mille talents, il faut reconnaître à Mlle Nothomb son génie du titre. Sa bibliographie en témoigne avec éclat. Les établissements Albin Michel seraient bien inspirés de l'engager en qualité de Directrice du Bureau des Titres. Sauf que «Biographie de la faim», qui annonce plutôt un tract altermondialiste, révèle un petit creux dans l'imagination, alors qu'au fil de la lecture un autre titre s'impose de lui-même: «Mystique du spéculoos». Il n'empêche, la grâce et la malice du nouveau Nothomb tranchent avec nombre d'étouffe-chrétien de la rentrée. Pas une question de longueur ou d'épaisseur, mais de légèreté.

Site du Nouvel Observateur 29 août 2004

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