12 janvier 2009
L'obscur labyrinthe de la psyché féminine
On reste un peu sur sa faim dans les dix dernières pages. Au moment de nous donner les clés, Coe file à l'anglaise, si l'on ose dire. Un coup de téléphone, et le bel édifice s'effondre. On lui pardonne la pirouette, néanmoins - sans doute n'avait-il pas d'autre conclusion possible. Et puis, en attendant, on a découvert un nouveau Jonathan Coe. Non pas celui des grandes fresques politiques et ironiques du temps du thatchérisme ou du blairisme. Non pas celui de Testament à l'anglaise ou de Bienvenue au Club (tous deux chez Gallimard), ces ouvrages tellement ancrés dans la vie politique de l'Angleterre qu'on avait l'impression de les lire d'un oeil tandis qu'on aurait feuilleté le Times de l'autre.
Non, ce que l'on découvre dans La Pluie, avant qu'elle tombe, c'est un nouveau Jonathan Coe. Plus feutré, plus intime, et se promenant avec une admirable aisance dans l'obscur labyrinthe de la psyché féminine. Un Coe subversif aussi. N'hésitant pas à pointer les contradictions du discours ambiant - celui qui affirme que chacun est seul responsable de son existence, et qui sous couvert d'épanouissement personnel exige de tous l'excellence et le sans-faute.
A la sortie de ce livre en Grande-Bretagne, un critique du Guardian remarquait que, si le nom de Coe n'avait pas été imprimé sur la couverture, personne n'aurait pu le reconnaître. Preuve que, moins prévisible que les personnages de son histoire, l'écrivain, lui au moins, ne roule pas sur les rails de la prédestination.
Le Monde, 8/1/2009
03 janvier 2009
Mais cela suffit-il à me transformer en archétype ?
Comment réagissez-vous lorsque vous apprenez que vous êtes considéré par vos lecteurs français comme l'archétype de l'écrivain britannique ?
Ce jugement est flatteur, mais je ne le comprends pas. Je m'occupe actuellement de l'édition italienne de l'un de mes premiers livres, Les Nains de la mort, une sorte de thriller hitchcockien. Imaginez-vous que même pour un livre de ce genre l'éditeur a écrit en quatrième de couverture : "Une histoire typiquement britannique". Je n'ai aucune idée de ce que cela signifie. J'aimerais beaucoup que mes lecteurs français m'expliquent en quoi je suis l'archétype de l'écrivain britannique. J'y réfléchirai et je déciderai alors si cette description correspond à une réalité. Bien sûr, je suis né et j'ai été élevé en Angleterre. Aussi le regard que je porte sur mon pays n'est-il en aucun cas extérieur. Mais cela suffit-il à me transformer en archétype ?
Jonathan Coe, Le Magazine Littéraire, janvier 2009.
02 janvier 2009
Offrir une description aussi fidèle que possible du monde tel qu'il est
Testament à l'anglaise est un livre politique dans le sens où il défend un point de vue politique. Le Cercle fermé a probablement aussi un contenu politique, mais cela se sent moins. Car, aujourd'hui, j'utilise différemment la politique dans mes livres. Ce que j'ambitionne de faire, c'est d'offrir une description aussi fidèle que possible du monde tel qu'il est. On peut d'ailleurs considérer que c'est là encore un projet politique au sens large du terme. Dans Testament à l'anglaise, j'essayais de convertir mes lecteurs à mon point de vue, maintenant je ne crois plus qu'il soit possible ni même souhaitable pour un roman d'y parvenir.
Jonathan Coe, Le Magazine Littéraire, janvier 2009.
27 novembre 2007
Une version manquée du livre que vous auriez voulu écrire
Benjamin, le personnage central de vos deux romans, donne l'impression d'être l'écrivain universel. Est-il votre alter ego?
Benjamin est l'archétype de l'écrivain. Idéaliste, perfectionniste. Il ne finira jamais son livre car il n'arrive pas à faire coïncider la vision idéale qu'il a en tête et le résultat dans la réalité. Je partage les mêmes idéaux artistiques que Benjamin, mais je fais des compromis, parce que je veux finir mon travail, qu'il soit publié et lu. Ce que vous offrez à vos lecteurs n'est jamais un roman "parfait", mais toujours une version manquée du livre que vous auriez voulu écrire. Quand ceci se produit, je hausse les épaules et me dis, "Ah, c'est toujours mieux que rien." Benjamin, étant un idéaliste, pense qu'il vaut mieux ne rien écrire qu'écrire quelque chose d'imparfait. C'est un bon point de vue, mais par la suite cela le rend fou.
Jonathan Coe
http://www.fluctuat.net/2833-Jonathan-Coe
02 novembre 2007
Une expression indélébile de fascination énamourée
De fait, Philip avait un comportement quelque peu étrange. Il faut dire que depuis plusieurs semaines il avait le béguin pour Lois, dont la précense ce soir-là, en robe orange sans manches et incontestablement échancrée, le mettait dans tous ses états. Il était placé en face d'elle, et son champ de vision était envahi par des seins blancs et frissonnant. Il était incapable d'en détacher les yeux : bouche bée, lèvres humides, il arborait une expression indélébile de fascination énamourée.
Bienvenue au club, Jonathan Coe.
17 janvier 2006
Une trilogie en deux volumes
Vous avez parlé d'une "trilogie en deux volumes". Pourquoi avoir laissé une zone d'ombre au coeur de l'histoire, au lieu d'écrire un récit continu ?
Il arrive qu'on perde de vue un ami pendant très longtemps, puis qu'on se revoie au bout de dix ou vingt ans, et l'amitié reprend son cours à ce moment-là. Tout ce qui s'est passé dans l'intervalle reste vague, implicite, à demi connu. C'est ce sentiment que je voulais communiquer au lecteur des deux livres. Ce que je connais de la vie des personnages s'arrête à la fin de Bienvenue au club et reprend au début du Cercle fermé. Entre les deux, je n'en sais ni plus ni moins que les lecteurs.
Jonathan Coe, interviewé par Transfuge, janvier 2006.