Propos insignifiants

Promenade buissonnière parmi les livres et les écrivains

26 novembre 2009

On tient un journal sans savoir pourquoi

Il dit ne pas avoir l'envie d'écrire ses Mémoires, ni de publier l'intégralité de son journal, dont un "carnet" de l'Herne propose quelques extraits, entre 1947 et 1983. "On tient un journal sans savoir pourquoi, écrit Déon en préface. Souvent parce qu'on est en panne devant un projet ou désoeuvré après la fin d'un livre ou d'une liaison qui nous ont beaucoup occupés. Je n'exclus pas les piqûres d'amour-propre après une rupture ou l'exaltation au premier regard." Il précise qu'il se garde de faire des confidences : "A chacun son intimité. Fermons la porte, il n'y a rien à voir. Partageons les images, les livres, le théâtre, le cinéma et surtout les amitiés qui sont le bonheur d'une vie comme les détestations qui l'ont pimentée. Sur le reste, est-ce bien la peine ? La société des hommes prend trop de vessies pour des réalités."

Le Monde, 27 novembre 2009.

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03 octobre 2009

Michel Déon dans les Cahiers de l'Herne

Les vies de Michel Déon

Michel_D_on

S'il fallait une nouvelle preuve de l'importance littéraire de Michel Déon, elle nous est magistralement donnée par ce numéro des Cahiers de l'Herne consacré à l'auteur des Poneys sauvages. De l'étude savante au simple témoignage d'affection, une trentaine de textes d'écrivains ont été réunis par Laurence Tacou, maître d'œuvre de l'ouvrage. Le club des inconditionnels de Michel Déon rassemble des romanciers aussi différents que Milan Kundera, Emmanuel Carrère, Éric Neuhoff et Patrick Besson. Nous voilà en bonne compagnie. Le club compte aussi des académiciens : Félicien Marceau, Frédéric Vitoux et Jean d'Ormesson, qui note : «Il y a du Stendhal chez Déon. Il y a aussi du Bogart. Une espèce de rudesse assez tendre. Une chasse au bonheur tempérée par la fascination de la solitude.» Des critiques : Pierre Marcabru, Étienne de Montety. Quelques hommes qui ne vieillissent pas enfin, tel Olivier Frébourg, ayant sans doute retenu la leçon du maître : «Préférer l'amour et les voyages à l'ennui et au travail.» Sans oublier les chers disparus : Antoine Blondin, Paul Morand, André Fraigneau et Renaud Matignon. Toutes ces pages ont en commun d'être placées sous le signe de l'amitié. Cet ouvrage délicieux fait la part belle aux textes de Michel Déon : critiques de théâtre, études littéraires (sur Giono, Roger Nimier et Jean-Edern Hallier), chroniques sur l'Irlande et la Grèce, lieux de refuge. La dernière partie est consacrée à la correspondance de Michel Déon. On y découvre des lettres inédites de Chardonne, de Blondin, de Simon Leys et de Saul Bellow. Tout est à lire dans ce Cahier, longue promenade en Déonie.

Le Figaro, 1/10/09

29 septembre 2009

Un écrivain est d'abord un lecteur

C'est une réflexion de Borges qui revient avec entêtement : "Que d'autres se flattent des livres qu'ils ont écrits, moi, je suis fier de ceux que j'ai lus." Elle rappelle qu'un écrivain est d'abord un lecteur et que rien ne révèle sa générosité comme sa capacité à nous faire découvrir d'autres livres à travers le sien. Le crû 2009 n'y fait pas exception : on y trouve des livres pleins de livres. Gardons-nous d'y voir une carence de l'imagination. (...)

Tous autant qu'ils sont, ils donnent envie de poursuivre. Ils sont tous dans l'attitude du Stefan Zweig de Trois maîtres (1919) lorsqu'il nous parlait d'un ton aussi intime qu'étincelant de Balzac, Dostoïevski, Dickens ; il ne s'agissait pas d'une introduction à leur monde mais, à partir d'une profonde imprégnation, de procéder par raccourci en s'employant à "sublimer, condenser, concentrer". Ce qui ne va pas de soi dans la création artistique où la plus orgueilleuse des solitudes n'incline pas à se mettre au service d'un autre pour sa plus grande gloire. Il y a quelque chose de l'ordre de la gratitude dans ce renvoi à d'autres que soi. Michel Déon leur a adressé de vibrantes Lettres de château qui lancent toutes un même "Merci pour ces enchantements !" Louons donc ces écrivains-lecteurs qui nous parlent de livres que nous croyons connaître et nous les révèlent autres que les savions.

Pierre Assouline, Le Monde, 25 septembre 2009.

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15 octobre 2008

Dali par Michel Déon

Avant de connaître Dali, que pensiez-vous de son œuvre ?

Elle ne me passionnait pas. Mais c'est en le voyant travailler que j'ai compris ce qu'il y avait de grand et d'ambitieux chez lui, une fois passée la provocation. C'était un homme soigneux, minutieux, fier de son métier, un artiste bien plus grand encore qu'on ne le pense. Je réévaluerais, par exemple, ses tableaux mystiques des années 1950-1960. C'était aussi quelqu'un de très intelligent, cultivé et qui s'intéressait à de très nombreux domaines, scientifiques notamment.

Quel souvenir conservez-vous de lui ?

Comme beaucoup de provocateurs, c'était un timide. Un homme d'une liberté que ne tolérait pas le surréalisme. Un « réac » de premier ordre, extrêmement attaché à la tradition, qui avait le courage, dans ce milieu artistique, de se proclamer catholique et royaliste. Il y avait une osmose entre nous. Je l'aimais beaucoup. À ses côtés, j'avais conscience d'être le témoin privilégié d'un grand créateur. J'aurais dû prendre des notes !

Le Figaro, 16 octobre 2008.

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14 décembre 2006

Morand par Déon

"Comme souvent les enfants uniques, j'ai lu avec avidité. D'abord les auteurs de la bibliothèque de mon père, dont Anatole France, qu'il admirait, puis je suis parti à la découverte de ceux qui allaient devenir mes écrivains favoris." La bibliothèque du grand bureau irlandais est très fournie. Stendhal, "bien sûr". André Fraigneau, Jacques Chardonne, Paul Morand - Déon a contribué, avec quelques autres, à les faire sortir du purgatoire. "Morand m'a influencé bien avant que je fasse sa connaissance. J'admirais ses trouvailles de style, sa rapidité, son rythme, son art des portraits de femmes..."

Le Monde, 15 décembre 2006.

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24 novembre 2006

Michel Déon par Pol Vandromme

J'étais entré en Déonie pour n'en plus sortir. Ayant reconnu un canton de ma sensibilité, j'éprouvais le désir irrépressible d'en connaître le père fondateur, le maître de ses cérémonies. Cela se fit sans encombre, par consentement mutuel. Un article, un signe de gratitude, un rendez-vous tout de suite fixé et, comme par enchantement, je me trouvais devant Michel Déon. Pour mieux dire : avec lui, à ses côtés, dans une confiance réciproque, presque dans une familiarité immédiate. L'amitié, comme un coup de foudre. Rien, jamais au cours d'un demi-siècle, ne l'abîma ni même ne l'écorcha. C'était lui, c'était moi, l'affinité scellée comme le pacte des sangs ; l'une des fiertés de ma vie d'avoir été ainsi élu dès le premier jour et de l'être toujours aujourd'hui, me semble-t-il un peu mieux encore.

Pol Vandromme, Bivouacs d'un hussard.

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22 octobre 2006

Michel Déon par François Taillandier

Les droits sacrés du plaisir

Je pourrais dire que c'est un beau roman. Je pourrais dire que c'est écrit dans une prose souple et sub­tile, virtuose mais qui se fait oublier : la classe à travers la simplicité, c'est la véritable définition de l'aristocratie.

Je pourrais dire que l'on croit à tous ces personnages, on les sent, on respire l'odeur des parquets, le matin à Cap-Ferrat, et le romancier mêle si finement les références réelles aux fruits savoureux de son imagination, que l'on a l'impression de lire de l'histoire littéraire.

Car Un déjeuner de soleil raconte la vie d'un écrivain imaginaire, dont Michel Déon a inventé tous les romans, et toute la biographie compliquée, et les secrets, et les amours. C'est un roman qui évoque de façon virtuose l'infinie question des rapports du roman avec le réel, du réel avec la fiction. C'était déjà l'affaire de Cervantès et celle de Diderot, entre autres.

Et pourquoi est-ce virtuose ? Parce que sans préjugé. L'auteur n'a établi aucun tableau de bord. Il joue avec ça. Le roman ne pense pas : le roman joue. Et c'est pour ça qu'il pense. Bref, je pourrais développer toutes sortes d'idées autour de ce roman (et d'autres pages de Déon). Mais il me semble que je ne dirais pas l'essentiel de ce que me communique son oeuvre. Elle me communique une nostalgie, parfois douloureuse. Le monde dans lequel elle s'enracine n'était pourtant pas drôle. Il comportait des guerres, des injustices, des horreurs. Mais face à cela, il a été de ces écrivains qui ont affirmé les droits imprescriptibles du plaisir, de l'amour des autres, du goût de connaître, de l'admiration de ce qui est beau, de l'étonnement, du bonheur de vivre. La qualité mystérieuse des personnages de Déon, c'est leur sentiment de la vie, exquis et sans phrase. Quand je lis ça, j'ai l'impression de vivre comme une brute, dans un monde de brutes.

François Taillandier, le Figaro, 19 octobre 2006.

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21 octobre 2006

Michel Déon par Benoît Duteurtre

Michel_D_on

Une formidable liberté d'invention

J'ai rencontré Michel Déon par la musique... C'était dans une Salle de répétition, sous les toits de la salle Favart où se déroulait une lecture de son opéra Une jeune Parque, mis en musique par Rémy Gousseau. En bavardant avec lui, j'ai vite compris que le romancier Déon était aussi un amoureux des arts, spécialement de la musique (il signa même un opéra-bouffe avec Pierre Petit) et de la peinture. En témoignent les textes rassemblés à la fin de ce volume d'oeuvres, illustrés par ses amis : Willy Mucha, Georges Ball, Jean Cortot, Julius Baltazar... souvenirs d'un Paris artistique et bibliophile presque disparu de nos jours où chaque milieu artistique semble enfermé dans sa spécialité, ses chapelles et ses enjeux de pouvoir.

Autre chose me frappe à la lecture de ces textes brefs : leur formidable liberté d'invention, dans une grande diversité de registres : fantaisie visionnaire dans le sillage de Michaux (Balinbadour, un pays où le mot aurore se dit « kxjttrp »), nouvelle teintée de surréalisme (cette jeune Parque qui fascine un groupe d'adolescents au bord de la mer), poésie en vers et en prose (Un chantier de démolition, Les Migrateurs du monde), satire loufoque à la Swift (Hu-tu-fu, où des congressistes pratiquent un curieux tourisme sexuel), antiquité revisitée par les temps modernes (Lettre ouverte à Zeus, Dernières Nouvelles de Socrate, Le Livre de Jason)... J'insiste sur cette liberté pour ne pas laisser croire - aux élèves formatés par l'enseignement scolaire - qu'au milieu du XXe siècle, s'opposaient le camp de l'audace (le « nouveau roman ») et celui du conservatisme (les « hussards »). À la lecture des oeuvres, c'est souvent le contraire qui apparaît, spécialement chez Déon, lui qui travailla aussi bien avec Salvador Dali et se montre ici aventurier, expérimentateur en littérature, habile à passer d'un genre à l'autre, comme ne le font plus guère nos fabricants de romans. De ces morceaux variés se dégagent pourtant quelques constantes, comme le goût passionné du ciel et des nuages, ou ce questionnement récurrent sur les dialogues qui se tiennent, là-haut, dans l'infini...

Benoît Duteurtre, Le Figaro, 19 octobre 2006.

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