24 août 2009
La fille du garde-barrière de Guéthary
De ces réminiscences en forme de divagation carcérale, l'écrivain de L'amour dure trois ans tire quelques belles pages portées par un sens de la formule néo-hussarde. Mais Roger Nimier, Antoine Blondin et Bernard Frank peuvent reposer en paix, la relève n'est pas à chercher dans cette autobiographie pâlotte du jeune homme qui draguait gauchement la fille du garde-barrière de Guéthary.
Le Journal du Dimanche, 23 août 2009, à propos d'Un roman français.
26 août 2008
Il ouvre ses pages parce que je l’aimais
Frank était un écrivain qui faisait rêver les
jeunes gens. Il avait un immense talent. Accessoirement, il se moquait
volontiers de moi, il me prenait pour tête de Turc. Je ne répondais guère. Et
puis, une fois pour toutes, je lui ai rendu la monnaie de sa pièce. Il est
mort. Il ouvre ses pages parce que je l’aimais.
Jean d'Ormesson, Odeur du temps.
17 décembre 2007
Une Sagan paresseuse qui ne cesse de travailler
Le récit d’Annick Geille peint une Sagan qu’on aurait tous aimé connaître. Le 25 rue d’Alésia ressemble à un café aux banquettes confortables, aux tables ouvertes. Tiens, voilà Jacques Chazot, tiens voilà Bernard Frank qui rentre de Grimaud où il vient de terminer Solde, une sorte de chef-d’oeuvre dont il avait le secret. Annick Geille passera des bras de Sagan à ceux de Frank. On vivait comme ça, par-delà les règles bourgeoises de l’amour. Un côté liaisons dangereuses. Jouissif et toxique à la fois. Selon Annick Geille : «Le mot d’ordre chez l’auteur d’Aimez-vous Brahms... était de tuer la comédie sociale.» On découvre ici et là une Sagan paresseuse qui ne cesse de travailler, joueuse qui ne cesse de se refaire, fugueuse qui ne cesse de fixer des instants avec un Polaroid, amoureuse qui ne cesse de s’en arranger. L’amour est comme le feu : on peut s’en approcher, mais il ne faut surtout pas s’y brûler. Un pas en avant, un pas en arrière. On saute pour un oui pour un non dans la Chevrolet, direction le manoir du Breuil à Equemauville, direction Cajarc dans le Lot. Sagan s’arrête souvent dans les stations-service. Elle dit qu’elle doit téléphoner alors qu’elle se cache pour se piquer au palfium. On entend sa voix quand elle dit : «C’est assommant», «C’est fichu» ou encore «C’est la barbe». Aussi, quand elle commande un taxi, «même du plus loin», expression toute saganienne. L’humour est sa morale, l’insouciance, un insecticide pour se débarrasser du poids des tracas quotidiens. L’argent ? S’en moquer. «Il n’a aucune valeur, il doit circuler.» Ou encore : «C’est un très bon valet et un très mauvais maître.» On la voit – «pfft, pfft» – balayer ce sujet prosaïque d’un revers de la main, signe de dédain. Une classe certaine.
Anthony Palou, Le Figaro Magazine, 7 décembre 2007.
15 avril 2007
Blanc-bec du dandysme de gauche
Jouvenceau de vingt-deux ans, blanc-bec du dandysme de gauche, nouveau venu aux Temps modernes pour suppléer la défection forcée d'Etiemble, Bernard Frank n'avait rien publié, mais déjà beaucoup écrit. La maison d'édition La Table Ronde, ignorante par Duhamel interposé des chicanes de la revue La Table Ronde, me l'apprendrait sans retard. Trente petites pages, le ton qui distinguait, le style qui consacrait. Inconnu hier, célèbre le lendemain, carrière ouverte par les aînés qui y étaient encore, Frank n'eut plus à redouter la confusion avec un autre Frank (prénommé Bernard, lui aussi), marin d'eau douce et gâcheur d'encre.
Pol Vandromme, Bivouacs d'un hussard.
13 avril 2007
Une journée dans la vie de Bernard Frank
De nombreux auteurs se réfèrent à vous. On les surnomme les "frankistes" (Besson, Frébourg, Garcin, Neuhoff). Vous considérez-vous comme un maître à penser ?
Lorsque je travaillais encore au Monde, Patrick Besson avait écrit un papier très amusant sur moi dans L'Humanité. Cela s'intitulait "Une journée dans la vie de Bernard Frank", alors que je ne l'avais jamais rencontré. C'était un foutage de gueule assez impressionnant, je me suis tordu de rire. Récemment, j'ai vu qu'Arnaud Viviant parlait de moi dans son journal. Je n'ai pas trouvé ça tordant.
Bernard Frank, Le Figaro, 22 février 2001.
16 décembre 2006
Ne pas écrire devient une habitude
Si certains livres ne sont pas écrits, c'est souvent parce que leur auteur n'en a aucune envie. A un moment, quand on parle trop de son prochain roman, on néglige de le rédiger, et après, comme m'avait dit le regretté Bernard Frank au Tiburce, rue du Dragon : "Ne pas écrire devient une habitude".
Frédéric Beigbeder, Madame Figaro, 16 décembre 2006.
15 décembre 2006
Bernard Frank par Eric Neuhoff
Lejeune relit et commente tous les titres de son ami. Cela donne envie de l'imiter, de se replonger dans Les Rats ou dans Un siècle débordé, surtout maintenant. Avant, on se disait que rien ne pressait, que Frank nous adressait ses cinq feuillets hebdomadaires dans Le Nouvel Observateur. Les écrivains meurent aussi. Frank devait le pressentir, qui répond à son portraitiste dans des pages qui prennent valeur de testament. « Mort, un livre sur moi aurait ses chances. Mais je n'avais pas tellement envie de mourir. »
Jusqu'au bout, Bernard Frank resta ce bonhomme inclassable, lecteur du Journal de Mickey et de la Pléiade, avec une préférence pour les volumes du XVIIe siècle. Il perdait les cadeaux qu'on lui offrait, ne possédait aucun de ses volumes, se ruinait en taxis, regrettait les films américains qu'on projetait au Mac-Mahon. Dans ce qui constitue désormais un adieu, il s'interroge sur le goût de Sinatra pour la couleur orange, fournit la composition exacte du Tropicana et des recettes de cocktails alambiqués, noie le poisson en rouvrant Lucien Leuwen. Soudain, au détour d'un paragraphe, on tombe là-dessus : « J'ai soixante-seize ans déjà, il serait grand temps que j'écrive un bon livre. Le dernier. Que je m'y mette enfin. » Les dernières lignes serrent le coeur : « Je suis fait pour écrire des choses sur les autres, pas sur moi. Ou, quand c'est sur moi, c'est comme si je pensais à un autre. »
Eric Neuhoff, le Figaro, 14 décembre 2006.
09 décembre 2006
Indigestion de moralité
Je ne cherchais pas à m'expliquer avec Sartre. J'attendais d'avoir lu l'article de Cau. J'étais seul et j'éprouvais une sorte de joie que je connais bien : j'allais pouvoir tout recommencer. Au fond du puits, il n'est plus nécessaire de se gêner.
Les insultes pleuvaient. La plupart du temps, on ne parlait pas de mon roman, mais de mes moeurs, de ma façon de me conduire dans le monde. C'est fou comme j'avais pu avoir des amis sans le savoir. Bourrieu (un personnage des Rats) c'était moi, point d'erreur. Tout ce qui lui était arrivé m'était arrivé ! Madeleine Chapsal dans l'Express - depuis mieux inspirée - affirmait que j'avais écrit mes Mémoires. La Vertu se concertait avec le Goût pour me fustiger. J'attrapai une véritable indigestion de moralité. J'apprenais, par exemple, que depuis des années j'avais rampé d'une maison d'édition à un cocktail, d'un cocktail à un grand journal, d'un grand journal à la présidence du Conseil. Si on ne m'avait pas démasqué à temps, j'aurais fini, ma parole, par tirer la sonnette de l'Elysée. J'admire encore ces quelques critiques qui ont parlé avec nuance de mon roman - non, je m'exprime mal : simplement qui ont parlé de mon roman et non de moi ou de ce qu'ils supposaient être ma vie privée.
Le Dernier des Mohicans, Bernard Frank.
09 novembre 2006
Une amitié littéraire
Françoise Sagan a été l'amie indissociable de l'écrivain disparu vendredi dernier.
Aux yeux de Françoise Sagan, c'était l'écrivain par excellence. Son meilleur ami, avec des brouilles et des retrouvailles qui se fêtent. Bernard Frank était ancré dans le coeur de Sagan, devenue très tôt son port d'attache. Indissociables depuis la parution de Bonjour tristesse, en 1954, ils ont formé pendant des décennies une sorte de couple légendaire fait de tendresse et de fâcheries.
Mais leur amour de la littérature et une étincelante intelligence commune suffisaient à les réunir à nouveau. Écrivant la biographie de Françoise Sagan, j'ai été le témoin de cette amitié précieuse. À chaque déménagement de Françoise, Bernard suivait en bougonnant. Paris, Saint-Tropez, la Normandie. Quand elle était installée rue d'Alésia, dans le XIVe arrondissement, Bernard Frank avait sa chambre au premier étage. « Voulez-vous m'accompagner, me dit Sagan, je vais acheter des rideaux pour Bernard. » Au volant de sa mini Austin, la romancière s'est faufilée dans les embouteillages avant de se garer sur le trottoir devant la boutique. Il fallait aller vite et parer au plus pressé.
Bernard Frank, qui ne conduisait pas et ne circulait qu'en taxi, avait eu le coup de foudre pour cette jeune romancière. Lorsqu'il la rencontra, il eut le sentiment que la vie serait gaie, que cette fille épatante lui promettait des jours heureux. « J'avais l'impression qu'elle cherchait désespérément à ne pas s'ennuyer. Je n'ai jamais pensé beaucoup à notre amitié : elle me semblait une évidence. »
Jean-Claude Lamy, le Figaro, 9 novembre 2006.
08 novembre 2006
Bernard Frank par Eric Neuhoff
La vie, il l'observait avec malice et gourmandise. Pour lui, elle résidait surtout dans les livres. Ils furent son manteau, sa passion, sa maison. Il avait tout lu, possédait une mémoire d'éléphant. Il était né à Neuilly en 1929, avait grandi dans le XVIIe arrondissement, habité chez ses parents jusqu'à un âge avancé. Il mena ensuite une existence d'adolescent prolongé, logeant chez ses amis, le plus souvent chez Françoise Sagan avec laquelle il partageait le goût du jeu, de l'alcool et de l'insouciance.
Avec lui, c'est une époque qui finit, celle où les écrivains comptaient encore, où l'on se disputait à cause d'une citation de Stendhal, où les droits d'auteur permettaient de s'acheter des décapotables ou des jetons de casino. Frank avait publié jeune, son talent avait attiré l'attention de Sartre avec lequel il se fâcha très vite pour des broutilles. Ses débuts en 1953, avec Géographie universelle, furent fracassants. «On écrit son premier livre comme un testament, pour dire que quelque chose n'allait pas et que cependant on n'était pas coupable.»
Eric Neuhoff, Le Figaro, 6 novembre 2006.