21 février 2007
Oh bébé, mon bébé, auprès de moi toujours…
En tout cas, c’est pourquoi je faisais tant de mystère de ma cassette. J’avais même retourné l’illustration, de telle sorte qu’on ne voyait Judy et sa cigarette que si on ouvrait le boîtier en plastique. Mais la raison pour laquelle la cassette m’importait autant n’avait rien à voir avec la cigarette, ni même avec le style de Judy Bridgewater – c’est une de ces chanteuses de l’époque, style musique de bar, pas le truc que nous aimions à Hailsham. Ce qui rendait la cassette si spéciale pour moi, c’était cette chanson en particulier : plage numéro 3, Auprès de moi toujours.
Elle est lente, fin de soirée et américaine, et il y a un passage qui revient sans arrêt, Judy chante : Auprès de moi toujours… Oh, bébé, mon bébé, auprès de moi toujours… ». J’avais alors onze ans, et je n’avais jamais écouté beaucoup de musique, mais cette chanson-là, elle me prenait vraiment aux tripes. J’essayais toujours de laisser la bande à cet endroit précis pour pouvoir la mettre chaque fois que l’occasion s’en présentait.
(…) Qu’avait cette chanson de si spéciale ? Et bien, en réalité, je n’écoutais pas les paroles comme il faut en ce temps-là ; j’attendais toujours le passage « Bébé, mon bébé, auprès de moi toujours… ». Et ce que j’imaginais, c’était une femme à qui on a dit qu’elle ne pourrait pas avoir de bébé, et qui toute sa vie a vraiment, vraiment voulu en avoir. Et puis se produit une sorte de miracle et elle a un bébé, et elle le tient tout contre elle et se promène en chantant « Bébé auprès de moi toujours… », en partie parce qu’elle est si heureuse, mais aussi parce qu’elle a si peur qu’il arrive quelque chose, que le bébé tombe malade ou lui soit enlevé. (…)
A cette période s’est produit un curieux incident dont je devrais vous parler ici. Ca m’a vraiment déstabilisée, et bien que j’aie découvert son véritable sens seulement des années plus tard, je pense que, même alors, j’ai perçu sa signification profonde.
C’était un après-midi ensoleillé et j’étais allée chercher quelque chose dans notre dortoir. Je me souviens combien il était lumineux parce que les rideaux de notre chambre n’avaient pas été tirés correctement, et on voyait le soleil pénétrer par grands faisceaux, et toute la poussière dans l’air. Je n’avais pas eu l’intention de passer ma cassette, mais puisque j’étais là toute seule, sur une impulsion je l’ai prise dans mon coffre à collection et l’ai glissée dans le lecteur.
Peut-être le volume avait-il été monté au maximum par la personne qui s’en était servie la dernière, je n’en sais rien. Mais d’habitude je ne le mettais jamais aussi fort, et ce fut sans doute pourquoi je ne l’entendis pas plus tôt. Ou peut-être me laissais-je simplement bercer par mon contentement. J’oscillais lentement au rythme de la chanson, serrant un bébé imaginaire contre ma poitrine. Plus embarrassant encore, je m’étais emparée, comme cela m’arrivait parfois, d’un coussin en guise de bébé, et je décrivais cette danse lente, les yeux fermés, chantant doucement chaque fois que ces mots revenaient :
« Oh bébé, mon bébé, auprès de moi toujours… ».
La chanson était presque terminée quand quelque chose me fit prendre conscience que je n’étais plus seule, et j’ouvris les yeux pour découvrir Madame dans l’encadrement de la porte.
Je me pétrifiai sous le choc. Puis, au bout d’une ou deux secondes, je commençai à éprouver un nouveau genre de panique, parce que je voyais qu’il y avait quelque chose d’étrange dans la situation. La porte était presque à moitié ouverte- il existait une sorte de règle selon laquelle nous ne pouvions pas fermer complètement les portes des dortoirs, sauf quand nous dormions -, mais Madame se tenait en retrait du seuil. Elle était debout dans le couloir, tout à fait immobile, la tête penchée d’un côté pour apercevoir ce que je faisais à l’intérieur. Et le plus bizarre, c’était qu’elle pleurait. Peut-être l’un de ses sanglots avait-il filtré dans la chanson pour m’arracher à ma rêverie.
Kazuo Ishiguro, Auprès de moi toujours.
02 décembre 2006
Romancier
Les gens ont toujours eu tendance à croire mes premiers romans plus réalistes que ce que je voulais. Il y a une part de moi qui a toujours voulu dire que je n'étais ni historien, ni sociologue, ni anthropologue, mais romancier. Si un lieu et une époque conviennent pour l'intrigue que j'ai en tête, je les utilise, et pour dire des choses qui s'étendent bien au-delà de la vie des Japonais, dans l'après-guerre ou durant la période de propagande militariste...
Kazuo Ishiguro, le Magazine littéraire, avril 2006.
Le Magazine littéraire fête ses 40 ans avec "les plus grands livres racontés par leurs auteurs".
11 octobre 2006
Peu d'auteurs appelés à rester
Il y a peu d'auteurs appelés à rester. D'écrivains préservés des modes et dont les livres deviennent des classiques qu'on a aussitôt envie de relire, que l'on reprendra à coup sûr. Kazuo Ishiguro est assurément de ceux-là. Vertigineux et porté par la grâce, déconcertant d'un bout à l'autre, Auprès de moi toujours, son sixième roman, a des allures de chef-d'oeuvre. On s'en voudrait d'en dévoiler l'intrigue, qui s'inscrit dans l'Angleterre des années 1990. Dès les premières lignes, le mystère afflue.
Alexandre Fillon, Lire, mars 2006
17 juin 2006
Kazuo Ishiguro par Alexandre Fillon
Cela parle d'amitié et d'amour, de l'adolescence et de la perte de l'innocence. D'une beauté totale et d'une rare poésie, le sixième roman d'Ishiguro réserve son lot de surprises et de larmes. Un chef-d'oeuvre appelé à devenir un classique.
Alexandre Fillon, Madame Figaro du 17 juin 2006.
05 avril 2006
Préserver la mémoire
Quand j'ai commencé à écrire, je pense qu'inconsciemment je voulais préserver dans un livre ma mémoire du Japon, pays que j'ai quitté à 5 ans. Parce que, en grandissant, je me suis rendu compte que tous mes souvenirs d'enfance s'effaceraient peu à peu. Par ailleurs, j'ai compris que ce que j'appelais "Japon" n'existait que dans ma tête - impossible de prendre un avion pour y aller, il s'agissait d'un mélange de souvenirs, de choses qu'on m'a racontées et de choses qu'on m'a envoyées - mon grand-père était resté là-bas et il m'expédiait des livres pour enfants, des puzzles... Sans être physiquement dans le pays, j'étais familier de la culture enfantine japonaise. Longtemps, mes parents ont pensé que nous finirions par y retourner. Plus tard, j'ai compris que ce ne serait pas le cas et j'ai éprouvé le besoin de transcrire l'atmosphère, les émotions, même les détails matériels de ce monde que je m'étais bâti.
Kazuo Ishiguro, Le magazine littéraire, avril 2006.
23 mars 2006
Kazuo Ishiguro par Paul Veyret
Ishiguro est "le produit de son temps, celui pour qui le passé et la mémoire sont moins des acquis que des récits en devenir permanent".
Paul Veyret, cité par le Monde du 24 mars 2006.
A lire de Paul Veyret : Kazuo Ishiguro. L'Encre de la mémoire. Presses universitaires de Bordeaux, 2005.
26 février 2006
La sévérité des femmes
Mes éditeurs sont beaucoup moins critiques que ma femme. Je les encourage à être plus sévères et plus francs avec moi. Mais c'est très difficile à obtenir quand vous avez une certaine réputation. L'un de mes éditeurs actuels a étudié les Vestiges du jour en terminale. Comment voulez-vous, dans ces conditions, qu'il me demande de retravailler un passage ? Alors, je fais ce que ma femme me dit de faire !
Kazuo Ishiguro, le Figaro Magazine 25 février 2006
Annoncé pour le 2 mars : Auprès de moi toujours, Editions des Deux Terres.