Propos insignifiants

Promenade buissonnière parmi les livres et les écrivains

10 avril 2009

Une âme malsaine a besoin d'un corps en bonne santé

Murakami ne pense pas qu'un écrivain doive "mener une vie déréglée afin de pouvoir créer". Dénonçant cette "vision stéréotypée", il affirme, dans une formule un peu curieuse : "Une âme malsaine a besoin d'un corps en bonne santé."

Des écrivains cyclistes, comme Antoine Blondin, ont admirablement célébré le vélo. La course à pied inspire moins d'exercices littéraires. Récemment, Jean Echenoz a consacré un beau livre au marathonien Emil Zatopek (Courir, Minuit, 2008), mais sans se mettre lui-même à nu, comme le fait Murakami.

Voici en effet un romancier qui nous parle de ses semelles, de son short, de sa transpiration, de chacun de ses muscles, les comparant à "des animaux au travail, très consciencieux", qui ne se plaignent pas, quitte à "faire la grimace, parfois". Ils sont capables en effet de donner le meilleur d'eux-mêmes, pour peu qu'on sache leur parler, "leur rafraîchir la mémoire" et leur "montrer qui commande". Sinon ils se relâchent, et c'est la catastrophe. Un certain goût de la solitude a poussé Murakami vers l'écriture et la course à pied. Il ne crache pas sur la compétition puisqu'il participe à un marathon (42 kilomètres) tous les ans et participe à des triathlons. Son souci, assure-t-il, n'est cependant pas de battre les autres, mais de se vaincre soi-même.

Le Monde, 9 avril 2009, à propos de Autoportrait de l'auteur en coureur de fond. 

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04 mars 2008

Sans doute la rencontre s'était elle produite parce qu'elle devait se faire

En passant devant la gare, je me souvins soudain de la promenade interminable avec Naoko. D'ailleurs, tout avait commencé à cet endroit. Je compris alors que ma vie aurait été différente de ce qu'elle était devenue si je n'avais pas rencontré Naoko par hasard, ce dimanche de mai, dans un train de la ligne Chûô. Mais je remarquai aussitôt que, même si je ne l'avais pas rencontré à ce moment-là, il se serait peut-être passé finalement la même chose. Sans doute la rencontre s'était elle produite parce qu'elle devait se faire, et si elle n'avait pas eu lieu à ce moment-là, nous nous serions rencontrés ailleurs à un autre moment. C'était une impression que j'avais, même si elle n'était pas particulièrement fondée.

Haruki Murakami, La ballade de l'impossible.

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31 août 2007

Abnormal things hapenning to normal people

Rather than stories of " abnormal things hapenning to abnormal people " or stories of "  normal things hapenning to normal people ", I like stories " abnormal things hapenning to normal people ".

Haruki Murakami.

http://www.randomhouse.com/features/murakami/site.php?id

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03 août 2007

Chroniques de l'oiseau à ressort (2)

Dans la réalité, en revanche, mon appétit ne se manifestait absolument pas, tandis que j'attendais, immobile, qu'il se passe quelque chose, le regard tourné vers les aiguilles de l'horloge dans la maison calme. Mais si mon appétit ne se manifeste pas, pensai-je, c'est que je dois manquer de dimension littéraire. J'avais l'impression d'être devenu moi-même un personnage de mauvais roman. Comme si quelqu'un me prenait à partie : tu ne fais pas du tout réaliste ! m'accusait-il. Et peut-être était-ce vrai.

Haruki Murakami, Chroniques de l'oiseau à ressort.

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02 août 2007

Chroniques de l'oiseau à ressort

Je me souvins avoir lu autrefois l'histoire d'un homme qui mangeait sans arrêt en attendant quelque chose. Après m'être livré à une longue méditation, je trouvai enfin le titre : c'était l'Adieu aux armes d'Hemingway. Le héros (dont j'ai oublié le nom) a réussi à traverser la frontière italienne en bateau pour se réfugier en Suisse, et il attend que sa femme accouche dans la clinique d'une petite ville. Pendant cette longue attente, il ne cesse d'entrer dans le café d'en face pour boire et manger. Je ne me souvenais guère de la trame de ce roman. Tout ce dont je me rappelais, c'était cette scène proche de la fin où le héros enchaînait repas sur repas, en attendant l'accouchement de sa femme dans un pays étranger. Cette scène m'avait marqué en raison de son intense réalisme. Sur le plan littéraire, la fringale du personnage me paraissait plus intéressante qu'un manque d'appétit causé par l'anxiété.

Haruki Murakami, Chroniques de l'oiseau à ressort.

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23 avril 2007

Observateur balzacien

De ses débuts fracassants à aujourd'hui le romancier japonais n'a perdu aucun de ses dons, et, par exemple celui du dialogue apparemment futile où les personnages, insensiblement, finissent par désemmaillloter leurs âmes des replis durs de laur autisme naturel pour, enfin, révéler leurs failles. Il a seulement endossé avec de plus en plus d'assurance les habits de l'observateur balzacien qui, dans les premières pages de Facino Cane, pénétrait comme magiquement dans l'intimité d'un couple qu'il suivait dans la rue. Laquelle magie penche alors comme d'elle-même du côté du fantastique, pulsion éminemment balzacienne, elle aussi !

La Quinzaine littéraire, 16 avril 2007, à propos d'Haruki Murakami.

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28 février 2007

Kafka sur le rivage

Au début, les accords sonnent faux. Je me demande s’il n’y a pas une erreur d’impression. Ou bien est-ce le piano qui est mal accordé ? Mais à force d’écouter attentivement ces deux accords qui se font écho, je finis par en être convaincu : la chanson tout entière repose sur les deux accords du refrain. Grâce à eux, Kafka sur le rivage acquiert une profondeur, une substance qui en font bien autre chose qu’une banale chanson pop. Comment Mlle Saeki a-t-elle trouvé des accords aussi extraordinaires ?

(…) L’adolescent qui occupait cette chambre -Melle Saeki était sans doute à ses côtés- posait ces disques sur le plateau, abaissait le saphir, écoutait attentivement le son qui sortait des haut-parleurs. J’avais l’impression qu’il transportait la pièce tout entière, et moi avec, dans un autre temps. Dans un monde d’avant ma naissance. Tout en écoutant la musique, j’essaie de me remémorer avec le plus de précision possible ma conversation du début de l’après-midi avec Melle Saeki.

« Mais quand j’avais quinze ans, je croyais qu’il existait un endroit de ce genre, quelque part dans le monde. Je croyais que je pourrais trouver l’entrée de cet autre monde. »

Il me semble entendre sa voix tout près de mon oreille. De nouveau, quelque chose frappe avec insistance à une porte dans ma tête.

« L’entrée ? »

Je soulève le saphir, ôte l’album de Stan Getz, sors le 45 tours Kafka sur le rivage de sa pochette, le pose à la place sur le plateau du tourne-disque. J’abaisse l’aiguille, et Melle Saeki se met à chanter :

Les doigts de la jeune noyée

Cherchent la pierre de l’entrée.

Elle soulève le bord de sa robe d’azur

Et regarde Kafka sur le rivage.

L’adolescente qui vient ici chaque nuit a dû trouver la pierre de l’entrée. Elle est restée dans un autre monde, où elle a toujours quinze ans. La nuit, elle vient de là-bas visiter cette chambre. Enveloppée de sa robe bleu clair, elle regarde Kafka au bord de la mer.

Haruki Murakami, Kafka sur le rivage.

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13 février 2007

Souviens-toi que j'ai existé

Il y a bien longtemps, quand j'étais jeune encore et mes souvenirs encore frais, j'ai essayé plusieurs fois de raconter ce qui s'était passé. Mais, à cette époque, j'en étais bien incapable. Je sentais que, si j'arrivais seulement à écrire la première ligne, le reste suivrait tout naturellement, mais je n'arrivais pas, justement, à écrire cette première ligne. Tout était trop net et je ne savais pas par où commencer. Il se passait exactement la même chose que lorsqu'une carte est inutilisable parce que trop précise. Mais, maintenant, je comprends. Finalement, je crois que seuls les pensées et les souvenirs incomplets peuvent venir se loger dans des phrases qui, par définition, sont incomplètes. Et je crois qu'au fur et à mesure que mes souvenirs concernant Naoko se sont estompés je l'ai de mieux en mieux comprise. Maintenant, je comprends pourquoi elle m'a demandé de ne pas l'oublier. Sans doute le savait-elle aussi. Que le souvenir que j'avais d'elle finirait par disparaître. C'est justement pour cela qu'elle a insisté. "Ne m'oublie jamais. Souviens-toi que j'ai existé".

Haruki Murakami, La ballade de l'impossible.

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04 janvier 2007

Insuffler la vie qui s'échappe

La Ballade de l'impossible comme Le Passage de la nuit nous préparent à mourir. Une des scènes les plus marquantes de La Ballade de l'impossible montre le jeune Watanabe au chevet d'un moribond : il nourrit cet homme malade comme un enfant. Le jeune homme tente de lui insuffler cette vie qui s'échappe. Le seul pouvoir chez Murakami est celui de soulager l'autre de sa souffrance, ou de l'accompagner vers la mort. Il n'y a pas de justice mais un devoir moral, et même ontologique. Comme souvent dans ses récits, le personnage central est peu à peu initié à cette vérité. A la fin, Watanabe lit La Montagne magique de Thomas Mann, autre récit crépusculaire de passage vers la mort. Mais si l'écrivain accueille la douleur et la fatalité dans son univers, il n'en exclut pas l'espoir. " Nous étions en vie et il fallait seulement nous préoccuper de continuer à vivre ", commente Watanabe. Aussi désespérés soient-ils, les personnages refusent la résignation et l'apitoiement. L'être humain est un combattant. Le Passage de la nuit comme La Ballade de l'impossible se terminent sur une possible rédemption. Celle-ci ne peut se faire qu'à deux chez Murakami.

Transfuge, janvier 2007.

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30 décembre 2006

La Ballade de l'impossible

Le roman raconte ça avec une simplicité qui le rend aérien : Watanabe et Naoko semblent prisonniers chacun d'une bulle qui les fragilise, les rend inaptes à la vie en société. Le roman tisse un fil de soie entre les deux amoureux : un fil propre à se faire un cocon ou à se pendre. Les suicides viennent effacer quelques personnages, comme s'ils étaient l'expression d'une malédiction, d'une maladie, d'un non-dit. Le roman est sans artifice, mais le lecteur pourtant sent qu'un mystère reste tu, qu'une clé est cachée dans les confessions des personnages mais que nul ne peut la voir.

Le matricule des anges, janvier 2007, à propos de La Ballade de l'impossible de Haruki Murakami.

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