24 février 2008
Perversité du langage
La simplicité de la langue - quatrième raison - fait partie de la subtile panoplie littéraire de la romancière. Ou plutôt l'apparente simplicité. La phrase ne cherche pas midi à quatorze heures, mais le sens, parfois, est plus subtil qu'il n'y paraît. N'oublions pas que Nothomb est philologue. Dans Ni d'Eve ni d'Adam, la scène de la demande en mariage est un exemple de la perversité du langage. Enfin, Amélie Nothomb est ce genre de personnage que les médias adorent. Exubérant mais timide, volubile mais secret - bref, romanesque. L'alcool, la vitesse, les pieds nus sur les pédales, les casinos ont poursuivi Sagan jusqu'à sa mort. On ne parlera donc pas des chapeaux, mitaines, godillots, rouge à lèvres ou autres fruits pourris attachés à jamais comme des poissons d'avril à la tunique d'Amélie Nothomb. Lisons plutôt son dernier roman, considéré à l'unanimité comme un très bon cru, bon château, bonne année.
Anthony Palou, Le Figaro Magazine, 14 octobre 2007.
17 décembre 2007
Une Sagan paresseuse qui ne cesse de travailler
Le récit d’Annick Geille peint une Sagan qu’on aurait tous aimé connaître. Le 25 rue d’Alésia ressemble à un café aux banquettes confortables, aux tables ouvertes. Tiens, voilà Jacques Chazot, tiens voilà Bernard Frank qui rentre de Grimaud où il vient de terminer Solde, une sorte de chef-d’oeuvre dont il avait le secret. Annick Geille passera des bras de Sagan à ceux de Frank. On vivait comme ça, par-delà les règles bourgeoises de l’amour. Un côté liaisons dangereuses. Jouissif et toxique à la fois. Selon Annick Geille : «Le mot d’ordre chez l’auteur d’Aimez-vous Brahms... était de tuer la comédie sociale.» On découvre ici et là une Sagan paresseuse qui ne cesse de travailler, joueuse qui ne cesse de se refaire, fugueuse qui ne cesse de fixer des instants avec un Polaroid, amoureuse qui ne cesse de s’en arranger. L’amour est comme le feu : on peut s’en approcher, mais il ne faut surtout pas s’y brûler. Un pas en avant, un pas en arrière. On saute pour un oui pour un non dans la Chevrolet, direction le manoir du Breuil à Equemauville, direction Cajarc dans le Lot. Sagan s’arrête souvent dans les stations-service. Elle dit qu’elle doit téléphoner alors qu’elle se cache pour se piquer au palfium. On entend sa voix quand elle dit : «C’est assommant», «C’est fichu» ou encore «C’est la barbe». Aussi, quand elle commande un taxi, «même du plus loin», expression toute saganienne. L’humour est sa morale, l’insouciance, un insecticide pour se débarrasser du poids des tracas quotidiens. L’argent ? S’en moquer. «Il n’a aucune valeur, il doit circuler.» Ou encore : «C’est un très bon valet et un très mauvais maître.» On la voit – «pfft, pfft» – balayer ce sujet prosaïque d’un revers de la main, signe de dédain. Une classe certaine.
Anthony Palou, Le Figaro Magazine, 7 décembre 2007.
26 juin 2007
L'unique principe de Patrick Besson
J'aime entrer dans un cinéma vide, au début de l'après-midi. Surtout au printemps. Pour l'occasion, on devrait changer l'orthographe d'entrer : antrer. C'est une projection presque privée. Mieux qu'une projection privée, car il y a encore moins de monde. Pour « La liste de Carla », au Racine, on était neuf. Ça m'a rappelé ce jour de 1999 où, à l'UGC Montparnasse, j'ai vu « A mort la mort ! » de Romain Goupil. On était trois et le troisième, c'était moi qui l'avais amené : Anthony Palou. On s'est assis au milieu de la salle, l'autre spectateur - peut-être était-ce une spectatrice, une ex de Romain ? - occupant un siège dans les derniers rangs. Pendant le film, Anthony s'est retourné et a constaté que la personne avait disparu. Il me proposa qu'on s'en aille nous aussi. La fin du film aurait alors été projetée devant une salle déserte. Très « situ ». J'ai refusé. Je ne quitte jamais une salle de cinéma avant la fin d'un film. C'est l'un de mes rares principes. Le seul ?
Patrick Besson, Le Point, 21 juin 2007.
25 juin 2007
Même pas

Des marches de Cannes à celles de l'église, demi-écrivain, demi-fêtard, demi-croyant, demi-romantique, Des marches de Cannes à celles de l'église, demi-écrivain, demi-fêtard, demi-croyant, demi-romantique, demi-sel, faux-drogué, faux-alcoolique, Frédéric Beigbeder est devenu un produit light. Ce Fregoli cite Dostoïevski, Tourgueniev et Pouchkine comme pour se faire «pardonner» Castel, Canal+ et le Mathis Bar. A bout de souffle, il se flagelle, se bat les flancs, se dénigre d'être une prostituée des médias et de la nuit quand il voudrait entrer dans la grâce et le silence. Aujourd'hui, il traque l'écrivain J. D. Salinger. C'est triste. Qu'il lui fiche la paix, au vieux misanthrope dont seule compte l'oeuvre. Beigbeder, à défaut d'être un grand romancier, n'est aujourd'hui qu'un mauvais paparazzi que la presse ménagera plus ou moins parce que c'est elle, parce que c'est lui. On voit d'ici l'argument de l'intéressé : «Si j'avais été un écrivain américain publié chez Christian Bourgois, on m'aurait considéré comme un génie.» Même pas.
Anthony Palou, Le Figaro Magazine, 16 juin 2007.
17 mars 2007
L'amour est un chien de l'enfer
On reconnaît immédiatement le style : concentré, coupant comme trois lames de rasoir. Oreille sûre. Art du portrait en quelques coups de crayon. Avant, pendant, après est un roman noir (et rose) dans le sens où Parisis n'épargne rien de son époque. Une histoire d'amour pourrait sauver une vie car l'amour est la dernière aventure subversive digne de ce nom. Mais le sexe rôde, s'en mêle, et avec lui la jalousie. Chagrin, dépression. "A l'heure de la pornographie, c'était trop dégueulasse d'aimer". Parisis sait que l'amour est un chien de l'enfer.
Anthony Palou, le Figaro Magazine, 3 mars 2007.
15 mars 2007
Mon éducation
"Un livre des rêves", dit le sous-titre. Avec Burroughs (1914-1997), on ne pouvait s'attendre à une autobiographie conventionnelle. Ici, tout est destructuré, suite de visions, de cauchemars. Le livre - à moins que ce ne soit le lecteur ? - tangue. La langue éclatée de Burroughs est une drogue dure. On croise Genet, Bowles, Ginsberg ou encore Kerouac. On passe de New York à Tanger (où il vit dans un taudis), de Paris à Mexico (où il eut quelques déboires), du noir au bleu. L'auteur du Festin nu est une espèce de prédicateur apocalyptique, le démonologue d'une époque paranoïaque. Il va au bout du dérèglement des sens pour atteindre une sensibilité nouvelle. Qui aime ce joueur de flûte destroy le suive.
Anthony Palou, le Figaro magazine, 3 mars 2007, à propos de Mon éducation.
11 janvier 2007
La mise à mort de Jean-Edern Hallier

Et son oeuvre ? Survivra-t-elle à ses frasques ? Réponse dans ses livres. Hallier était sans aucun doute pourvu du souffle ample d'un écrivain de race, Les Aventures d'une jeune fille, Le premier qui dort réveille l'autre ou La Cause des peuples le démontrent, mais il n'en avait pas le caractère, ne supportant pas la solitude qui fait les travaux de longue haleine. « Heureusement qu'il n'a pas connu le téléphone portable : il aurait rendu chèvre la cellule. Il ne pouvait pas rester seul une minute. La solitude avait pour lui un avant-goût d'enfer. L'enfer ce n'était pas les autres comme disait Sartre, l'enfer, c'était lui », écrit Palou. L'Évangile du fou et Je rends heureux son dernier roman, consacré à son ami de jeunesse Jean-René Huguenin, sont l'expression de cette faillite, malgré de beaux passages. Hallier se croyait persécuté parce qu'on ne criait pas au génie, mais dans le domaine du roman, le génie l'avait quitté depuis longtemps.
Reste le pamphlet, genre de droite où il excella. Jean Dutourd, Michel Déon, Louis Pauwels ne s'y ont pas trompés qui seront parmi ses plus fidèles soutiens. Mais le pamphlet ne peut pas tout et le grand drame d'Hallier fut de ne plus croire au pouvoir du roman, d'où sa flagornerie à l'égard du monde télévisuel et son envie d'accéder, coûte que coûte, à la notoriété qu'il procure. Fax d'outre-tombe, Voltaire tous les jours 1992-1996 publié par le collectif des amis de Jean-Edern et qui rassemble des centaines de lettres envoyées à tout ce qui se croit quelque chose à Paris en témoigne. Tout y est : le talent, l'humour enjôleur, le désir d'être convié au festin, qui se transforme en cruauté quand il rate son but. Et surtout cette inimitable manière de s'aimer en se détestant, à moins que ce ne soit l'inverse. Hallier bourreau de soi-même ? L'énigme de ce grand talent qui s'est grillé les ailes aux lampions médiatiques de notre temps subsiste.
Le Figaro, 11 janvier 2007.
14 mai 2006
La bougie Morand
(...) Le livre de ce Jardin-là (filleul de Morand) est précieux. On pénètre dans l'intimité du vieil homme qui toujours échappa. Il était un paradoxe vivant : sauvage et civilisé à la fois. Sauvage par son côté électrique, civilisé par ses incessantes mondanités. Le monde, selon lui, est une prison dont il faut s'évader par les femmes, l'art, les voyages. Rien que la terre. Morand est un Kodak. De son oeil de caïman, il capte puis gobe. Jardin - qui se réveillait parfois à 5 heures du matin pour satisfaire le maître impatient - en sait quelque chose : toujours prêt à bondir avant l'aube pour partir en Bretagne, en Ecosse, en Suisse. Morand a ses habitudes : sa gymnastique et sa sieste, qu'il peut faire sur la banquette arrière de son Alfa Romeo. Il a ce côté nietzschéen, "grand style", cette force qui évite les remords. Il n'aime pas les enfants mais agit comme eux : il part sans dire bonsoir, ne tient pas en place. Il est plus dans le classicisme que dans le romantisme. Ne s'épanche pas. Il n'a rien d'un souffreteux pâlichon ; il se meut dans une élégance sportive. Pour lui, le salut est sur la terre. C'est pour cela qu'il en profite, tout égoïste de son plaisir et de ses émerveillements. Il veut tout voir, profiter à mort de la vie. Amor fati. Il entretient son corps pour tenir le plus longtemps possible sur cette terre qui se dérobe quand Hélène n'y est plus. Gabriel Jardin nous raconte un Morand serein et agité, qui ronfle dans une auberge bretonne, qui trouve qu'Adjani ressemble dans Adèle H à une dactylo épleurée. Voilà trente ans que la bougie Morand s'est éteinte. Ce témoignage la ranime. Et on y voit un peu plus clair.
Anthony Palou, le Figaro Magazine, 13 mai 2006.
Le début de l'article et d'autres textes :
http://propos-insignifiants.forumactif.com/index.forum
28 septembre 2004
Françoise Sagan par Anthony Palou
La liberté du «charmant petit monstre»
Anthony Palou
[27 septembre 2004] (Le Figaro)
En ce mois de juin 1953, à quelques jours du baccalauréat, sur les bancs du lycée, la jeune Françoise Quoirez, tout juste dix-huit ans, se confie à sa meilleure amie, Florence Malraux : «Cet été, j'écrirai un livre, il aura du succès, je gagnerai beaucoup d'argent et je m'achèterai une Jaguar !» Le genre de phrase qui fait sourire.
À la fin de l'été, les éditions Plon et Julliard reçoivent un curieux manuscrit au titre pioché dans un poème d'Eluard : Bonjour tristesse. La maison Julliard réagit la première : la légende Sagan – gonflée de tous les clichés nécessaires à la création d'un mythe – ne fait que commencer. La face de la littérature française et de l'édition allait être bouleversée par le raz de marée que provoqua ce petit roman de 188 pages écrit à la diable.
Peu d'ouvrages secouèrent les moeurs comme ce Bonjour tristesse qui se vendit à plus d'un million d'exemplaires. Mauriac qui s'y connaissait baptisa la romancière délurée avec ce mélange d'admiration et de tremblements «charmant petit monstre». Tout était dit.
Bien sûr, il y avait eu d'autres femmes à l'insolente liberté. Il y avait eu Colette, il y avait encore Simone de Beauvoir, mais Sagan, c'était autre chose, une jeune fille qui aimait rire, danser, conduire, boire du whisky, faire l'amour et qui écrivait des histoires toutes simples où la morale n'était pas invitée.
Cinquante ans après, presque jour pour jour après la parution de Bonjour tristesse, les jeux sont faits, ces jeux qu'on croyait naïvement sans fin comme une nuit sans aube. Le casino est fermé, les croupiers fatigués, le barman éreinté. L'annonce de la mort de Françoise Sagan nous met une gueule de bois dont nous ne sommes pas prêts de nous remettre : la boîte de nuit que fut la seconde moitié du XXe siècle est définitivement fermée. La vie de Sagan nous rassurait. Elle cautionnait nos excès. Quant à ses livres, ils nous délivraient du mal.
Sagan avait réussi cette greffe toujours assez mal vue en France entre la littérature et le succès – succès est un piètre mot par rapport au raz de marée que provoqua son premier roman. Ses livres sont des cartes postales dont le cachet de la poste fait foi. On aime les savoir datées. Tout leur charme. Depuis 1954, elle dut nous en envoyer une cinquantaine. Nous n'avons plus qu'à les relire, repartir en java, au bras de cette petite chose qui rendit le monde un peu plus léger.
Aujourd'hui, comme ce Bonjour tristesse nous paraît bien banal ! Comme on se dit qu'il n'y avait pas de quoi fouetter un chat, mais c'est sans doute cela l'indice du talent : faire des choses évidentes à un moment où elles ne le sont pas. Après tout, la petite musique de Mozart provoqua aussi quelques sueurs froides dans les salons vernissés viennois. John Lennon, autre innovateur, prononça un jour cette étrange formule : «Avant Elvis, il n'y avait rien.» On comprend entre les notes ce qu'il voulait dire. Eh bien, avant Sagan, sans doute n'y avait-il pas grand-chose.