17 juin 2008
Je ne "joue" pas Sagan

Comment vous y êtes-vous prise ?
J'ai fait comme les gamins qui apprennent l'anglais. Ils « mimétisent ». Diane a acheté des documents à l'INA que j'ai regardés sur l'ordinateur. J'ai écouté en boucle Avec mon meilleur souvenir, lu par Sagan. Je prenais des petits bouts d'elle, à 20 ans, à 30 ans, et je bougeais comme elle. Je ne faisais que ça, imiter, ses moues, ses chantonnements. Je sentais que ça venait. Je suis allée voir un ami orthophoniste qui m'a confirmé que j'avais trouvé quelque chose. Et, un jour, j'ai pu dire à Diane : ça y est, j'ai chopé un truc ! Elle était terrorisée... Mais, à partir de là, j'ai pu mettre Sagan un peu de côté. Et entrer dans les textes de Diane. Ce n'est pas du tout la même chose de répéter des phrases de Sagan et de prendre des phrases de Diane et d'y coller Sagan. Finalement, pendant le tournage, j'ai tout oublié. Est resté ce qui est resté. Une chose est sûre : je ne « joue » pas Sagan.
Vous restituez pourtant cette diction très particulière qui faisait aussi son charme...
J'ai amoindri ! A 18 ans, elle ne parle pas, elle chante. Il fallait alléger. Plus tard, sa manière de parler change. Les mots sont bloqués, comme s'ils se pressaient trop nombreux. Comme s'ils ne suffisaient jamais pour se faire comprendre. Elle a toujours besoin d'ajuster, de préciser, et elle n'y parvient jamais tout à fait. Le rythme de la langue parlée en dit beaucoup sur quelqu'un. C'est son horloge interne.
Sylvie Testud, L'Express du 29 mai 2008.
25 janvier 2008
Sa cruauté était à l'image du reste

Sagan offrit beaucoup plus qu’un texte à Annick Geille, elle lui ouvrit ses bras avec des yeux de soie. Et son lit défait. Peu de temps après, la jeune adoubée eut sa propre chambre rue d’Alésia, ainsi qu’une dépendance dans le manoir augeron de la romancière, à Equemauville. Annick répondit désormais au sobriquet de «Minou». Sous le regard jaloux et circonspect de Peggy, comparée ici à Néfertiti, la complicité se métamorphosa en relation brûlante. Françoise et Annick devinrent inséparables. Pour celle qu’elle appelle « la femme impaire par excellence », la survivante solitaire a aujourd’hui des mots d’automne, chauds et roux. «J’aimais une femme, et alors?» Ce fut torride, ludique, antillais, et bref. Car Sagan mit elle-même un terme à cette passion. «Sa cruauté était à l’image du reste : douce, sans tapage ni effusion de sang.»
Jérôme Garcin, Le nouvel Observateur, 15 novembre 2007.
10 janvier 2008
Ce jeu dérisoire et gratuit
«Le recours à la fête né d'un besoin de nier l'angoisse et le sentiment quasi biologique de la solitude rejoignent celui préconisé par Simone de Beauvoir comme “une affirmation passionnée de l'existence” et la mise en œuvre d'une plus grande “densité d'être”. Alors, on peut se coucher sans reproche et se lever sans peur », écrivait Antoine Blondin dans l'article Aimer Sagan pour elle-même. Cette affirmation passionnée de l'existence, Sagan la pratiqua jusque dans les petits matins difficiles où la peur s'est effacée un temps entre nuages de cigarettes et poudre blanche. « Ce qui m'a toujours séduite, c'est de brûler ma vie, de boire, de m'étourdir. Et si ça me plaît, à moi, ce jeu dérisoire et gratuit à notre époque mesquine, sordide et cruelle ? », clamait-elle dans Des bleus à l'âme. Qui dit mieux ?
Le Figaro, 10 janvier 2008.
17 décembre 2007
Une Sagan paresseuse qui ne cesse de travailler
Le récit d’Annick Geille peint une Sagan qu’on aurait tous aimé connaître. Le 25 rue d’Alésia ressemble à un café aux banquettes confortables, aux tables ouvertes. Tiens, voilà Jacques Chazot, tiens voilà Bernard Frank qui rentre de Grimaud où il vient de terminer Solde, une sorte de chef-d’oeuvre dont il avait le secret. Annick Geille passera des bras de Sagan à ceux de Frank. On vivait comme ça, par-delà les règles bourgeoises de l’amour. Un côté liaisons dangereuses. Jouissif et toxique à la fois. Selon Annick Geille : «Le mot d’ordre chez l’auteur d’Aimez-vous Brahms... était de tuer la comédie sociale.» On découvre ici et là une Sagan paresseuse qui ne cesse de travailler, joueuse qui ne cesse de se refaire, fugueuse qui ne cesse de fixer des instants avec un Polaroid, amoureuse qui ne cesse de s’en arranger. L’amour est comme le feu : on peut s’en approcher, mais il ne faut surtout pas s’y brûler. Un pas en avant, un pas en arrière. On saute pour un oui pour un non dans la Chevrolet, direction le manoir du Breuil à Equemauville, direction Cajarc dans le Lot. Sagan s’arrête souvent dans les stations-service. Elle dit qu’elle doit téléphoner alors qu’elle se cache pour se piquer au palfium. On entend sa voix quand elle dit : «C’est assommant», «C’est fichu» ou encore «C’est la barbe». Aussi, quand elle commande un taxi, «même du plus loin», expression toute saganienne. L’humour est sa morale, l’insouciance, un insecticide pour se débarrasser du poids des tracas quotidiens. L’argent ? S’en moquer. «Il n’a aucune valeur, il doit circuler.» Ou encore : «C’est un très bon valet et un très mauvais maître.» On la voit – «pfft, pfft» – balayer ce sujet prosaïque d’un revers de la main, signe de dédain. Une classe certaine.
Anthony Palou, Le Figaro Magazine, 7 décembre 2007.
21 avril 2007
Un souvenir paresseux et réussi
Le studio donnait sur une cour, style Utrillo, où un enfant et un chat se succédaient. Contrairement aux prédictions pessimistes de l'ingénieur du son, je me débrouillai fort bien, ne bégayai pas et inscrivis ma voix sur un disque, comme une professionnelle, pendant trois jours... C'était l'été, je crois, et j'ai gardé un souvenir paresseux et réussi de ces trois jours.
Françoise Sagan, Derrière l'épaule, à propos de l'enregistrement d'Avec mon meilleur souvenir. Citation extraite de la pochette du CD, collection La Bibliothèque des voix, édition des Femmes.
09 novembre 2006
Une amitié littéraire
Françoise Sagan a été l'amie indissociable de l'écrivain disparu vendredi dernier.
Aux yeux de Françoise Sagan, c'était l'écrivain par excellence. Son meilleur ami, avec des brouilles et des retrouvailles qui se fêtent. Bernard Frank était ancré dans le coeur de Sagan, devenue très tôt son port d'attache. Indissociables depuis la parution de Bonjour tristesse, en 1954, ils ont formé pendant des décennies une sorte de couple légendaire fait de tendresse et de fâcheries.
Mais leur amour de la littérature et une étincelante intelligence commune suffisaient à les réunir à nouveau. Écrivant la biographie de Françoise Sagan, j'ai été le témoin de cette amitié précieuse. À chaque déménagement de Françoise, Bernard suivait en bougonnant. Paris, Saint-Tropez, la Normandie. Quand elle était installée rue d'Alésia, dans le XIVe arrondissement, Bernard Frank avait sa chambre au premier étage. « Voulez-vous m'accompagner, me dit Sagan, je vais acheter des rideaux pour Bernard. » Au volant de sa mini Austin, la romancière s'est faufilée dans les embouteillages avant de se garer sur le trottoir devant la boutique. Il fallait aller vite et parer au plus pressé.
Bernard Frank, qui ne conduisait pas et ne circulait qu'en taxi, avait eu le coup de foudre pour cette jeune romancière. Lorsqu'il la rencontra, il eut le sentiment que la vie serait gaie, que cette fille épatante lui promettait des jours heureux. « J'avais l'impression qu'elle cherchait désespérément à ne pas s'ennuyer. Je n'ai jamais pensé beaucoup à notre amitié : elle me semblait une évidence. »
Jean-Claude Lamy, le Figaro, 9 novembre 2006.
08 novembre 2006
Bernard Frank par Eric Neuhoff
La vie, il l'observait avec malice et gourmandise. Pour lui, elle résidait surtout dans les livres. Ils furent son manteau, sa passion, sa maison. Il avait tout lu, possédait une mémoire d'éléphant. Il était né à Neuilly en 1929, avait grandi dans le XVIIe arrondissement, habité chez ses parents jusqu'à un âge avancé. Il mena ensuite une existence d'adolescent prolongé, logeant chez ses amis, le plus souvent chez Françoise Sagan avec laquelle il partageait le goût du jeu, de l'alcool et de l'insouciance.
Avec lui, c'est une époque qui finit, celle où les écrivains comptaient encore, où l'on se disputait à cause d'une citation de Stendhal, où les droits d'auteur permettaient de s'acheter des décapotables ou des jetons de casino. Frank avait publié jeune, son talent avait attiré l'attention de Sartre avec lequel il se fâcha très vite pour des broutilles. Ses débuts en 1953, avec Géographie universelle, furent fracassants. «On écrit son premier livre comme un testament, pour dire que quelque chose n'allait pas et que cependant on n'était pas coupable.»
Eric Neuhoff, Le Figaro, 6 novembre 2006.
28 septembre 2004
Françoise Sagan par Anthony Palou
La liberté du «charmant petit monstre»
Anthony Palou
[27 septembre 2004] (Le Figaro)
En ce mois de juin 1953, à quelques jours du baccalauréat, sur les bancs du lycée, la jeune Françoise Quoirez, tout juste dix-huit ans, se confie à sa meilleure amie, Florence Malraux : «Cet été, j'écrirai un livre, il aura du succès, je gagnerai beaucoup d'argent et je m'achèterai une Jaguar !» Le genre de phrase qui fait sourire.
À la fin de l'été, les éditions Plon et Julliard reçoivent un curieux manuscrit au titre pioché dans un poème d'Eluard : Bonjour tristesse. La maison Julliard réagit la première : la légende Sagan – gonflée de tous les clichés nécessaires à la création d'un mythe – ne fait que commencer. La face de la littérature française et de l'édition allait être bouleversée par le raz de marée que provoqua ce petit roman de 188 pages écrit à la diable.
Peu d'ouvrages secouèrent les moeurs comme ce Bonjour tristesse qui se vendit à plus d'un million d'exemplaires. Mauriac qui s'y connaissait baptisa la romancière délurée avec ce mélange d'admiration et de tremblements «charmant petit monstre». Tout était dit.
Bien sûr, il y avait eu d'autres femmes à l'insolente liberté. Il y avait eu Colette, il y avait encore Simone de Beauvoir, mais Sagan, c'était autre chose, une jeune fille qui aimait rire, danser, conduire, boire du whisky, faire l'amour et qui écrivait des histoires toutes simples où la morale n'était pas invitée.
Cinquante ans après, presque jour pour jour après la parution de Bonjour tristesse, les jeux sont faits, ces jeux qu'on croyait naïvement sans fin comme une nuit sans aube. Le casino est fermé, les croupiers fatigués, le barman éreinté. L'annonce de la mort de Françoise Sagan nous met une gueule de bois dont nous ne sommes pas prêts de nous remettre : la boîte de nuit que fut la seconde moitié du XXe siècle est définitivement fermée. La vie de Sagan nous rassurait. Elle cautionnait nos excès. Quant à ses livres, ils nous délivraient du mal.
Sagan avait réussi cette greffe toujours assez mal vue en France entre la littérature et le succès – succès est un piètre mot par rapport au raz de marée que provoqua son premier roman. Ses livres sont des cartes postales dont le cachet de la poste fait foi. On aime les savoir datées. Tout leur charme. Depuis 1954, elle dut nous en envoyer une cinquantaine. Nous n'avons plus qu'à les relire, repartir en java, au bras de cette petite chose qui rendit le monde un peu plus léger.
Aujourd'hui, comme ce Bonjour tristesse nous paraît bien banal ! Comme on se dit qu'il n'y avait pas de quoi fouetter un chat, mais c'est sans doute cela l'indice du talent : faire des choses évidentes à un moment où elles ne le sont pas. Après tout, la petite musique de Mozart provoqua aussi quelques sueurs froides dans les salons vernissés viennois. John Lennon, autre innovateur, prononça un jour cette étrange formule : «Avant Elvis, il n'y avait rien.» On comprend entre les notes ce qu'il voulait dire. Eh bien, avant Sagan, sans doute n'y avait-il pas grand-chose.
Françoise Sagan par Renaud Matignon
Renaud Matignon
[27 septembre 2004] (Le Figaro)
[Notre ami tant regretté, disparu en 1998, aimait et faisait aimer la littérature. Et singulièrement quand il s'agissait des femmes. Dans son panthéon littéraire figuraient, tout près de Flaubert, Virginia Woolf ou Mme de La Fayette. Et, bien sûr, Françoise Sagan à qui il consacra l'article inédit que voici.]
C'était une fin d'après-guerre, comme un ciel brouillé entre nuages et brumes d'éclaircie. Rien n'allait très bien, rien n'allait très mal, les ministres se succédaient, l'Empire français craquelait, le franc maigrissait, on fabriquait les dernières rumbas et les premières bombes atomiques. On eût dit une convalescence qui s'éternisait. Bref, la météo était grise. Une jeune fille rêveuse et qui voulait aimer buta sur l'amour comme on heurte une porte dans la pénombre : Françoise Sagan n'était pas tout à fait de son temps, ce qui était la marque même de son temps. Elle devint le symbole même de cette génération, située toujours un peu ailleurs.
On fut scandalisé de son premier roman Bonjour tristesse parce qu'elle y parlait de l'amour à voix basse, avec une combinaison singulière de détachement et de liberté. On vit de la provocation là où il y avait de la tendresse déçue et une gourgandine là où vibrait une romantique. Françoise Sagan, c'est notre Musset. Ce coeur de petite fille qui battait si fort à la vue d'un homme séduisant était un coeur sans cause, comme sont parfois les avocats.
Le Coca-Cola et le whisky tout neufs qui déferlèrent sur les années cinquante ne suffisaient pas à étancher sa soif. Si elle ne les dédaigna pas, ce fut surtout pour bercer, dans une harmonie douce et vaille que vaille apaisée, les blessures d'une sensibilité à chaque instant meurtrie. Nul n'a parlé comme elle de l'ennui. C'est qu'elle le connaissait bien, sachant par expérience qu'il est finalement la chanson bien élevée des grandes passions sous-alimentées. Un peu comme Nimier, qui est son frère aîné, elle murmure l'ironie d'un coeur bémol et d'une souffrance en mineur. Elle demandait l'impossible, voilà qu'elle tombe sur notre temps ; il faut avouer que ce n'est pas de chance. Alors, adieu l'infini, adieu les douleurs héroïques et les rêves de voleurs de feu. On préfère le silence, comme avait fait Rimbaud.
Sagan, elle, s'accommoda du silence et décida de le chanter. Pour le reste, bonjour aux voitures de luxe, aux étincelles de l'alcool fort et aux épuisements du petit matin. On reste aujourd'hui confondu par le halo de soufre dont on voulut alors l'entourer : il y a plus de perversion dans le moindre roman de René Boylesve que dans ce cri étouffé d'une femme chaleureuse derrière son secret, généreuse sous son apparente indifférence, fine jusqu'à la subtilité au-delà des nuages de cigarette dont elle s'enveloppa savamment. D'où le malentendu qui préside encore à la lecture de son oeuvre.
Comme elle continua à donner de beaux romans, Un certain sourire, Aimez-vous Brahms ?, il fallut bien saluer un écrivain. On s'en tira en parlant de miracle. La limpidité de sa langue ? L'épaisseur de ses personnages, durs comme des minéraux et simples comme un matin frais à l'intérieur de leur refus ? La quête permanente qui se poursuit au-delà de tous ses dénouements ? C'était une «petite musique», et voilà tout. Mais non : dramaturge, romancière, chroniqueuse, elle a créé un monde à la fois issu de notre temps désorienté et venu de la vision d'un poète, qui se consolait comme il pouvait de n'avoir pas trouvé ses ailes. Elle s'en est expliquée avec beaucoup de délicatesse dans ses meilleurs souvenirs : elle n'était pas dupe des émotions de la vitesse et de l'excès, mais quand le ciel est gris, mieux vaut se griser soi-même ; on finit peut-être par y attraper quelques miettes de cet absolu qui nous a échappé et par y côtoyer quelque ersatz d'éternité.
Elle a dit cela très doucement, racontant les choses comme s'il ne s'était rien passé et comme si elle ajoutait, en grande dame attentive : «Excusez-moi, c'était peu de chose, je ne voudrais pas déranger.» Non, madame, vous n'avez pas dérangé. Vous aurez seulement ajouté, sans blesser ni crier parce que vous étiez la politesse même, quelques bleus à notre âme.
27 septembre 2004
Jeu de la vérité
Un instantané de ses états d'âme
Jean-Claude Lamy
[27 septembre 2004] Le Figaro
C'est un petit jeu de la vérité qui peut en dire long sur la personnalité interrogée. A condition que celle-ci ne cherche pas la formule chic et choc. Le fameux questionnaire de Proust allait comme un gant à Françoise Sagan. Son intelligence crépitante correspondait parfaitement à cet exercice de l'immédiateté. Ce serait tricher avec soi-même que de réfléchir longuement. La romancière – son nom de plume est inspiré de «la Sangante», l'ancienne épouse de Boni de Castellane remariée au prince de Sagan dans A la recherche du temps perdu – était donc mieux placée que quiconque pour livrer ses états d'âme du moment.
Avec sa rapidité coutumière, elle traça en quelques mots un portrait qui reflétait son état d'esprit et annonçait déjà les jours sombres que l'auteur de Bonjour tristesse pouvait craindre. En effet, à la première question : «Quelle est pour vous le comble de la misère ?», Françoise Sagan, qui connaissait la valeur d'une vie pour s'être beaucoup dépensée, répondit : «La maladie, la solitude imposée.» C'était une vision de l'avenir que les circonstances confirmeront malheureusement. A l'époque, elle habitait une maison avec jardin, rue du Cherche-Midi, entourée d'amis, en particulier la précieuse Peggy Roche, une styliste dont Françoise appréciait le souci d'élégance. Dans un programme de présentation de sa collection automne-hiver 1985-1986, elle écrivit : «C'est sans doute la seule personne qui, au cinéma, lorsque l'héroïne doit être sauvagement poignardée, remarque la forme de son turban ou la cambrure de ses chaussures.»
On comprend qu'aux questions suivantes : «Où aimeriez-vous vivre ?», «quel est votre idéal de bonheur terrestre ?», la romancière, en pleine période de bonheur, déclare : «Ici» et «Ici, maintenant.» Je pense que les disparitions de Peggy Roche et de Jacques Quoirez, le frère de Françoise, sonnèrent le glas de ses années d'insouciance joyeuse. Elle avait perdu coup sur coup deux êtres chers et leur absence, comme celle de Jacques Chazot, bordait de noir ses réveils. A la question : «Seriez-vous capable de tuer quelqu'un ?», elle fournit cette réponse : «J'espère que non mais crains que oui.» C'est son côté Dr Jekyll et M. Hyde. D'ailleurs, le don de la nature qu'elle aimerait avoir, c'est le don d'ubiquité. Être partout à la fois lui aurait permis de ne rater aucun spectacle de l'existence et Dieu sait qu'elle fut présente sur plus d'un front.
Détestant par-dessus tout «la cruauté, la prétention», l'écrivain qui ne croyait pas à la survie de l'âme fut expéditive lorsque la question «Comment aimeriez-vous mourir ?» lui sera posée. «Vite», répondit-elle. Françoise Sagan, «Lily l'Espiègle» comme l'a surnommée Jean-Paul Sartre, aura toujours gagné les autres de vitesse.