Propos insignifiants

Promenade buissonnière parmi les livres et les écrivains

06 juin 2008

Un monologue intérieur sans indulgence

Woolf

Ce monologue intérieur est sans indulgence, comme se doit de l'être le regard d'un écrivain sur ses contemporains et sur la comédie sociale. Il insiste sur la passion absolue de Virginia Woolf pour la littérature, il décrit les bonheurs et les difficultés de son travail créateur, il révèle son sens des portraits, son humour aussi. Parfois, elle se dédouble, s'adresse à elle-même, imaginant une vieille Virginia relisant ces pages - et peut-être supprimant certains passages.

Le Monde, 5 juin 2008.

JOURNAL INTÉGRAL 1915-1941 (THE DIARY OF VIRGINIA WOOLF) de Virginia Woolf. Préface d'Agnès Desarthe. Introduction de Quentin Bell. Postface de Frédérique Amselle. Traduit de l'anglais par Colette Marie-Huet et Marie-Ange Dutartre. Stock, "La Cosmopolite", 1 560 p., 39 €.

JOURNAL D'ADOLESCENCE 1897-1909 (A PASSIONATE APPRENTICE). Préface de Geneviève Brisac. Préface à l'édition de 1990 et notes de Mitchell A. Leaska. Traduit de l'anglais par Marie-Ange Dutartre. Stock, "La Cosmopolite", 500 p., 26 €.

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15 février 2008

Sauver quelque chose du temps où l'on ne sera plus jamais

Les_ann_es

Si elle parvient très naturellement, comme par essence, à échapper à tout égotisme, Annie Ernaux ne cherche absolument pas, en revanche, à éviter la mélancolie. Celle-ci est tout sauf un écueil : elle est au coeur du projet de ce livre comme elle est au centre de tous les écrits d'Annie Ernaux qui, depuis plus de trente ans, n'a eu d'autre dessein que de « sauver quelque chose du temps où l'on ne sera plus jamais ».

Télérama, 13 février 2008.

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01 mai 2007

Le bureau de la diligence

30 août 1843 mercredi

Départ pour Luz. La diligence est en retard. J'attends dans le bureau de la diligence à peu près une demi-heure. Le mobilier du bureau de la diligence se compose de deux lits qui ne sont pas faits, de cinq ou six savates dépareillées qui moisissent autour d'une bouteille d'eau contre les vers, qui se vend à Barèges, d'une carafe bouchée avec une brosse à peigne, de deux femmes qui font du linge neuf sale et orné de toutes les variétés d'ordures. Du reste, pas de bureau ni de buraliste, si ce n'est un fragment de livre crasseux sur lequel on trouve des autographes de voyageurs qui ont retenu leur place, et une vieille femme grasse demi-paysanne, demi-aubergiste.

Juliette Drouet, Souvenirs 1843-1854.

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29 avril 2007

Journal intime (2)

La lecture de ce journal, poursuivie parallèlement à nos amours, c'est une démarche romanesque ; oui, cela prend les allures d'un roman policier, cela n'excite beaucoup. Si du jour au lendemain Hélène cessait de laisser traîner son carnet, l'enfermait avec soin, bref si je n'avais pas accès à ces notes intimes, je serais très vite malheureux, torturé par la jalousie, par une galopante imagination. La lecture du journal de ma jeune maîtresse est en train de devenir une drogue. Oui, il a là le thème d'un roman.

Gabriel Matzneff, Les Demoiselles du Taranne.

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28 avril 2007

Kaiserin

Paris, 28, quai de Béthume, Lundi 21 novembre 1920

Il y a eu hier douze ans que nous nous sommes fiancés ; nous avons passé une admirable journée d'anniversaire. Le matin nous sommes venus à notre cher Quai ; en route j'avais lu à Zézette de beaux passages de la traduction de Sésame et les lys de Ruskin par Marcel Proust, et des notes de ce dernier. L'après-midi nous allâmes entendre rue d'Athènes le Fa dièse mineur de Schumann et les Goyescas de Granados ; thé avenue d'Antin et le soir, après avoir été seul avant dîner (Zézette étant un peu fatiguée) voir Marie Scheikevitch, je rapportai à Zézette des roses d'un blanc crème, de cette espèce que nous aimons tant et que l'on appelait avant la guerre des Kaiserin.

Charles Du Bos, Journal, 1920-1925.

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27 avril 2007

Journal intime

Hélène est si secrète, si dissimulée et si menteuse que, si je ne lisais de temps à autre ce qu'elle écrit dans son journal intime (c'est mon côté ménage Tolstoï), je ne saurais presque rien d'elle, de ce qu'elle est vraiment, de son comportement dans la vie, de ses véritables sentiments pour moi. Depuis l'été 72 je sais qu'un homme qui ne veut pas être une dupe doit toujours lire, quand il a la possibilité, le journal intime de la "femme aimée".

Gabriel Matzneff, Les Demoiselles du Taranne.

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26 mars 2007

Rupture

Cette lettre, elle l'a déposée une demi-heure plus tard. C'est une lettre de rupture. Une vraie rupture, définitive et sans appel. Qu'elle puisse décider ainsi de se passer de moi, de ma voix, de mon regard, de mon corps est proprement inouï. Moi aussi, j'étais parfois las de nos disputes insensées, de nos épuisantes querelles, mais jamais je n'aurais pris la décision de rompre. J'étais enchaîné à elle, et si brûlantes que fussent parfois ces chaînes, je les aimais, je les adorais ; elles étaient ma vie, ma raison d'être.

Gabriel Matzneff, Les Demoiselles du Taranne, Journal 1988.

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29 décembre 2006

La pudeur des filles

Ce dont manquent les filles, c'est de pudeur. On leur a tant dit qu'il n'y a qu'elles pour en avoir, qu'elles pensent que, quoiqu'elles fassent, il leur en restera toujours plus qu'aux autres. Pudeur des sentiments, veux-je dire. (29 mai 1940)

Jacques Brenner, Journal, tome 1, Du côté de chez Gide.

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28 décembre 2006

Le bonheur, non préoccupation du lendemain

Lundi 27 mai 1940

Le bonheur, dit Gide, qui est la "non préoccupation du lendemain". J'ai exprimé cela quelque part, moi aussi. Mais la société actuelle vous enserre tellement qu'il faut savoir jouer des coudes avec une terrible volonté que je n'ai pas encore. Attendre le bonheur en espérant (en croyant) qu'il viendra, c'est presque le bonheur. Mais si l'on faisait le total des moments heureux d'une vie, cela ne pèserait pas lourd, en comparaison du reste. Etre heureux, pourtant, à la réflexion, cela semble si facile !

Jacques Brenner, Journal, tome 1, Du côté de chez Gide.

Le tome 1 et le tome 5 du journal de Jacques Brenner ont été publiés en même temps, dans la période de proclamation des prix littéraires. Le tome 5 est intitulé "La cuisine des prix". Les journalistes littéraires ont donc quasiment ignoré le tome 1, pourtant sans doute plus passionnant.

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26 décembre 2006

On se lasse de tout et même des masques

Baudelaire écrit dans ses Journaux intimes qu'être un homme utile lui a paru toujours quelque chose de bien hideux. C'est la sorte de paradoxe grinçant dont j'ai accoutumé de faire mes délices. Mais le dandysme n'est pas une solution qui satisfasse durablement celui qui s'y abandonne. Jouer au cynique, au blasé, au désinvolte, à l'esthète, à l'enfant terrible, cela va un temps. Mais on se lasse de tout et même des masques. Celui qui joue ce jeu ne le joue que parce qu'il manque de confiance en sa destinée et qu'il ne trouve pas de justification à son existence.

Gabriel Matzneff, le Défi.

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