07 janvier 2008
Philosophe malgré elle
Jean-Paul Sartre voulait être «Spinoza et Stendhal». Il a été «Sartre», et est entré dans le panthéon de la philosophie comme dans celui de la littérature. On devine ce que Simone de Beauvoir voulait être : une «femme indépendante», à qui la postérité aurait joué un bien mauvais tour si elle n’en avait fait que l’«ombre» de Sartre. Elle a dit elle-même que son œuvre littéraire égalait celle de son compagnon. Mais en ajoutant : je ne suis pas créatrice dans le domaine de la philosophie… Elle a même avoué qu’elle n’avait pas «si envie que cela» de faire de la philosophie. Et, de fait, nul, pendant longtemps, n’a estimé qu’elle avait écrit une page décisive de son histoire.
Drapeau
Pourtant, si la force d’une philosophie - selon le marxisme de l’époque - se mesure à sa capacité de faire bouger les choses et de modifier la réalité humaine, alors c’est bien Beauvoir, plus que Sartre, qui aura été le «vrai» philosophe. Car il n’est pas douteux que le Deuxième Sexe, en «imprégnant si continûment et profondément la pensée du féminin et du féminisme à partir de 1949» (Martine Reid), et en contribuant à changer radicalement la condition féminine, aura davantage transformé le monde et les mentalités que l’Etre et le Néant ou la Critique de la raison dialectique. Vilipendé à sa sortie par les réactionnaires, traîné dans la boue, le Deuxième Sexe va, pendant une décennie, travailler de manière souterraine. Il est pris ensuite pour «drapeau» de la cause des femmes. Et enfin - avant tout aux Etats-Unis - est hissé au rang de texte majeur du XXe siècle, de générateur philosophique. Dès lors, parce qu’il analysait à tous les niveaux (social, politique, mythique, littéraire) la domination de la femme par l’homme et l’«image» ou les rôles attribués à la femme, parce qu’il mobilisait à cet effet l’histoire, la sociologie, la philosophie, l’anthropologie, la biologie, la psychanalyse, il ouvrira mille voies de recherche, faisant émerger une «philosophie de Simone de Beauvoir», analysée en elle-même, dans son exploitation par les gender studies ou dans ses rapports avec l’existentialisme, bien sûr, mais aussi avec la phénoménologie de Husserl, la pensée de Kierkegaard ou de Merleau-Ponty, de Heidegger, Rousseau, Hegel, Derrida, Irigaray, Cixous…
Robert Maggiori, Libération, 3 janvier 2008.
13 mai 2007
On en sort un peu exténué
La prose de Zizek est à l'image de sa conversation : exubérante, profuse, et parfois même confuse. L'évocation du "Réel monstrueux" lacanien lui fait penser à un tableau de Bosch, puis à Eraserhead de David Lynch, qui lui fait penser à son tour à Invasion Los Angeles de John Carpenter, qui lui fait penser à l'amour naissant de Bertrand Russel pour Lady Ottoline Morrell ; c'est maintenant Platon, qui entre en scène et tel passage du Timée, qui le conduit à kant, puis Schelling, pour revenir à Hegel, dont il était parti : voilà ce qui peut se passer dans moins de dix pages d'un chapitre de Zizek ! On en sort un peu exténué, et pas toujours au clair avec les thèses propres de l'auteur, mais ravi d'avoir tant voyagé et en aussi bonne compagnie.
Le Magazine littéraire, mai 2007.
28 novembre 2006
Clonage

Fétichisme, mais fétichisme des arrosoirs rouges ou des bottes jaunes ?
28 mai 2006
L'orgasme féminin ne sert à rien

Lolita en couverture, l'avez-vous reconnue ?
J’ai relevé deux pages dans ce numéro 2 de Philosophie magazine , l’une titrée « L’orgasme féminin ne sert à rien » (1) et l’autre où l’on apprend qu’ « en réalité, il n’y a de bonheur que dans le célibat… ou la polygamie » (Arthur Schopenhauer). J’aime bien la philosophie.
(1) Elisabeth Lloyd : The Case of the Female Orgasm : Bias in the Science of Evolution (Harvard University Press)
13 avril 2006
Lire Spinoza !
La raison majeure pour laquelle j'ai déclaré renoncer à l'écriture romanesque, c'est que j'avais le projet, passé soixante ans, de me consacrer entièrement à la lecture de Spinoza, qui m'avait profondément intéressé, mais dont je n'avais jusque-là qu'une compréhension approximative. Et c'est ce que j'ai réellement fait, quatre années durant, à partir de 1993. Après quoi, je suis revenu à l'expression littéraire. A vrai dire, je m'étais imaginé que, si je lisais Spinoza à fond, je n'aurais plus besoin de la littérature et je pourrais vivre une vieillesse pas trop malheureuse tout en soutenant la composition musicale de mon fils aîné, Hikari. Ce n'est qu'après deux ans d'intense lecture de Spinoza que je me suis rendu compte qu'il s'agissait là d'un simple songe.
Kenzaburô Ôé, l'Atelier du Roman, mars 2006.
11 avril 2006
On met son corps à disposition d'autrui

Mais le corps est toujours dans le commerce ! Dans un contrat de travail, par exemple -que l'on soit mannequin ou ouvrier-, on met son corps à la disposition d'autrui, de l'employeur en l'occurrence. Le corps est toujours objet des contrats. De la même façon que l'esprit, d'ailleurs. Alors pourquoi se raidit-on quand il s'agit de sexe et de reproduction ? Pourquoi ces deux choses devraient-elles être hors commerce, lorsque tant d'autres y sont ? Parce que l'Etat veut imposer par la contrainte des significations univoques à la manière dont chaque femme doit vivre sa sexualité et sa grossesse.
Marcela Iacub, au cours d'un débat avec Sylviane Agacinski, dans Philosophie Magazine avril-mai 2006 (le premier numéro, j'aime bien les premiers numéros).
17 décembre 2005
René Girard à l'Académie française
Un vrai penseur à l'Académie française
http://propos-insignifiants.forumactif.com/index.forum
22 février 2005
Paix dans les pensées !
LUDWIG WITTGENSTEIN
Paix dans les pensées !
Par Patrice BOLLON
[17 février 2005]
Wittgenstein et les limites du langage, de Pierre Hadot, Vrin, 130 p., 7 €.
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Le Figaro littéraire
Ainsi parlait Wittgenstein : «Il se pourrait qu'il revienne à ce travail, en dépit de son insuffisance et des ténèbres de ce temps, de jeter quelque lumière dans tel ou tel cerveau ; mais cela n'est à vrai dire guère probable. (...) J'eusse volontiers produit un bon livre. Mais le sort en a décidé autrement ; et le temps est révolu, qui m'eût permis de l'améliorer.» Il n'est pas commun qu'un auteur fasse état d'une aussi authentique humilité, surtout en philosophie, où, paradoxalement, l'inventeur du moindre ou du plus approximatif concept se prend pour le nouveau roi du monde. Mais l'homme qui écrivait ces lignes n'était justement pas un philosophe comme les autres...
Lorsque, en 1945, Ludwig Wittgenstein rédigea la préface de ses Recherches philosophiques, dont Gallimard nous donne une nouvelle traduction – la précédente, due à Pierre Klossowski, remontait à 1961 –, il songeait encore à publier cette suite de remarques sur laquelle il s'échinait depuis plus de quinze ans. Puis il se ravisa : l'ensemble était, à ses yeux, décidément trop imparfait.
Par instant, il lui semblait même n'avoir accouché que d'«une accumulation de non-sens». Aussi fallut-il attendre 1953, deux ans après sa mort, pour que, enfin, on en dispose. Quel contraste avec la manie scripturaire de nos dits «philosophes», qui ne nous laissent pas souffler six mois, sans nous assaillir de leurs pseudo-«révélations» et autres «lectures» censément «inédites» de telle ou telle question !
À quoi s'ajoutait une autre originalité de la part de Wittgenstein : alors que la plupart des penseurs, y compris les plus grands, préfèrent, quand ils se rendent compte qu'ils ont fait fausse route, persister dans leur erreur plutôt que de se dédire, les Recherches philosophiques s'annonçaient comme une révision des thèses de son premier livre, le seul qu'il ait fait paraître de son vivant, le Tractatus Logico-Philosophicus, écrit en 1918. Wittgenstein envisageait même de publier les deux livres ensemble, l'un à la suite de l'autre, afin de montrer pourquoi et en quel sens il s'était trompé...
L'on mentirait si l'on disait que les Recherches sont à la portée de n'importe quel lecteur distrait. Non qu'elles comportent de ces références savantes et obscurités de vocabulaire ou de raisonnement, en lesquelles certains voient la marque de la profondeur. Pas le moindre jargon n'y apparaît ; aucun renvoi à d'autres oeuvres ne les surcharge ; et les exemples y viennent tous de la vie quotidienne la plus triviale : les interjections entre deux maçons, la perception du monde alentour, l'expression des sentiments de plaisir ou de douleur, etc.
La difficulté, ici, est autre : partant du principe, déjà présent dans le Tractatus – en quoi les deux ouvrages entretiennent des liens complexes, de continuité autant que de rupture –, selon lequel les problèmes en philosophie naissent de confusions de logique et de langage (ou des deux à la fois), Wittgenstein y tente de clarifier les rapports entre langage et phénomènes. Avec une différence de taille : alors que dans le Tractatus, il pensait encore, selon une perspective empirique ou «physicaliste», pouvoir séparer l'univers des faits de celui des pensées et déceler ce qui, n'ayant pas de vis-à-vis réel, relève du pur non-sens et n'est qu'une «bosse de notre entendement», ce parti pris a disparu des Recherches.
Car le langage ne traduit plus pour lui une pensée ou une sensation antécédente, à la manière d'un vêtement qui viendrait les recouvrir et leur donner forme. Ne pouvant prendre du champ face à lui par lui, il forme les limites de notre monde – comme si nous étions pris dans une «prison linguistique», y compris dans l'expression de nos sentiments les plus intérieurs, situation dont il nous faut bien pourtant essayer de nous extraire afin d'atteindre ce que Wittgenstein nommait «le mystique» et correspondait pour lui aussi bien à l'éthique qu'à l'esthétique.
Ce qu'on appelle le «tournant linguistique» de sa pensée s'arpente ainsi sur la notion centrale de «jeu de langage» : aucune expression de notre part ne saurait être séparée du contexte dans laquelle elle est née et, plus généralement, de la «forme de vie» que, consciemment ou non, nous avons adoptée – la signification des mots que nous utilisons se confondant de ce fait avec leur usage quotidien. La philosophie, à partir de là, n'a pas pour vocation de changer le monde, mais de le clarifier. Laissant «toutes choses en l'état», elle ne saurait, au mieux, que réussir à les décrire. Elle n'a, autrement dit, de sens que si elle aide à faire disparaître la philosophie – comme si elle était à elle-même sa propre thérapeutique !
On comprend, à ce résumé fort général et réducteur – mais il faut bien en passer par là –, à quel point la tentative de Wittgenstein apparaît radicale, au sens propre du terme, de réflexion sur les racines de notre entendement aussi bien que de notre vie, et malaisée, sinon contradictoire. Sans doute est-ce cette difficulté qui amena son auteur à repousser sans cesse puis à suspendre définitivement la publication des Recherches.
Rien n'oblige, d'ailleurs, à le suivre en toutes ses conclusions. N'ayant aucune doctrine à délivrer, refusant l'idée même de doctrine, Wittgenstein n'attendait aucun assentiment de ses lecteurs, encore moins qu'ils deviennent ses disciples, chose qu'il abhorrait par-dessus tout. Dans le droit-fil de la pensée antique, sa philosophie avait pour ambition de modifier notre regard sur les choses, afin de nous faire, si possible, atteindre ce qui représentait pour lui le but suprême, «la paix dans les pensées», soit ce qu'on appelle traditionnellement, mais que les faux éthiciens qui encombrent aujourd'hui les étals de libraire ont ravalé à une acceptation veule du cours des choses, la sagesse ou l'équilibre.
Rien d'étonnant, dès lors, qu'un des tout premiers introducteurs de Wittgenstein en France ait été Pierre Hadot, l'auteur du classique Exercices spirituels et philosophie antique (1), dont Vrin a eu la bonne idée de republier en un petit volume les articles de la fin des années 1950 parus dans Critique et la Revue de Métaphysique et de morale. Si l'on cherche un manuel pour accompagner la lecture des Recherches, c'est vers lui qu'il faut se tourner. Car, parmi les innombrables publications récentes ou à venir sur Wittgenstein (2), Wittgenstein et les limites du langage se détache autant par sa concision que par sa probité et sa puissance d'analyse.
Alors que l'auteur du Tractatus a fait naître une insupportable scolastique, on y trouve les pistes critiques les plus fines et un usage de sa philosophie fidèle justement par sa liberté à son égard. Dire cela n'est pas renvoyer au néant tous les commentaires savants, ou prétendus tels, de Wittgenstein. L'érudition des autres a cet avantage qu'elle nous épargne un temps précieux, qu'on peut consacrer à l'indispensable méditation. Mais elle est peu de chose quand elle se limite à cela. À l'inverse, le petit livre de Pierre Hadot est tout uniment un mode d'emploi de Wittgenstein et un appel à se saisir de sa pensée pour forger la nôtre propre – ce qui est bien la seule définition acceptable de cette activité, dont Wittgenstein n'aura en fin de compte pas réussi à nous délivrer, mais qu'il nous aide à réinventer : la philosophie....
(1) Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique, Albin Michel, 2002.
(2) V. L'esprit réaliste. Wittgenstein, la philosophie de l'esprit, de l'Américaine Cora Diamond (PUF) et le numéro de la revue Europe consacré à l'auteur du Tractatus (octobre 2004). La revue Philosophie consacre, pour sa part, deux numéros entiers aux Recherches philosophiques, le premier étant d'ores et déjà paru (Minuit).
14 février 2005
Pourquoi pas des philosophes ?
Une pierre dans le jardin français
Par Vincent AUBIN
[10 février 2005]
La philosophie jouit en France d'un prestige singulier. Elle est enseignée en classe de terminale, ce qui est presque unique au monde. Elle fait des triomphes en librairie. Nombre de nos grands intellectuels (Sartre en étant l'archétype) sont philosophes de formation, et de vastes campagnes commémoratives confortent le public dans l'idée que la France produit un génie philosophique tous les dix ou quinze ans. Ce qui est un très bon rythme au regard de la moyenne historique mondiale. La philosophie est chez nous une véritable institution, et de celles que l'on songe le moins à suspecter.
Que cette situation ne soit pas, à tout prendre, très heureuse et qu'elle repose sans doute sur un grave malentendu quant à ce que la philosophie peut offrir et ce que l'on doit attendre d'elle : voilà une idée qui a donc peu de chances de susciter l'enthousiasme au pays de Descartes. On ne s'attend pas, du moins, à la voir défendue par un philosophe de métier, et l'on aimerait peut-être qu'elle le fût sans talent, avec de mauvais arguments, si possible par un inconnu aigri.
L'ennui est que Jacques Bouveresse n'est pas précisément cela, et que ses arguments sont excellents. Professeur au Collège de France, il est l'auteur d'une oeuvre considérable, dont une bonne partie s'est attachée à faire comprendre Wittgenstein au public français. Ses livres sur Musil, ses travaux récents sur la perception, s'imposent rapidement comme des références. Voir dernièrement Langage, perception et réalité, Éditions Jacqueline Chambon, 2004.
Or, si ce qu'il appelle modestement une «répugnance instinctive» l'a toujours détourné des orthodoxies en vigueur dans son propre milieu, Bouveresse n'a jamais cessé d'observer la scène philosophique française. C'est sans doute son indifférence à l'égard des modes intellectuelles qui a préservé chez lui cette rare capacité d'étonnement, voire d'indignation, qui s'épanche dans de petits livres d'une lucidité ravageuse Le Philosophe chez les autophages (1984) et Rationalité et cynisme (1985), aux Editions de Minuit. Les Éditions Agone ont eu la bonne idée de rassembler quelques essais de cette veine, sous le titre Pourquoi pas des philosophes ?
Comme le signale Jean-Jacques Rosat dans son excellente préface, le ton adopté par Bouveresse est aux antipodes du «style héroïque» prisé par les tenants d'une vision légendaire de la philosophie. C'est en moraliste ironique que Bouveresse scrute les dernières décennies de notre vie intellectuelle.
La légende raconte une histoire tourmentée, pleine d'innovations fracassantes : nos philosophes, à la force du concept, terrassent des géants (tour à tour la morale, le pouvoir, le sujet, la métaphysique, l'objectivité, ou la «pensée 68») ; le public, qui n'a rien vu venir, est averti qu'une nouvelle ère vient de s'ouvrir, celle de la structure, de la déconstruction, ou plus récemment de la morale et du droit qui avaient été bannis quelques années plus tôt.
Le moraliste est plutôt frappé par la morne constance des moeurs de la tribu. Elle est d'un nationalisme invétéré : pour elle, rien de vraiment sérieux, encore moins de profond, n'est à attendre, par exemple, de la philosophie de langue anglaise. Elle ignore d'ailleurs les philosophes de langue allemande dont l'unique défaut, semble-t-il, est de ne pouvoir être comptés ni parmi les précurseurs de Heidegger ni parmi ses épigones.
Changeant plus facilement de dieux que de vice, elle méprise volontiers la logique. Quand on ne soupçonne pas celle-ci d'être le masque d'une autorité répressive (Bouveresse rappelle à ce propos d'accablantes déclarations de Foucault et Deleuze), on tient du moins ses exigences pour de mesquines chicanes. Un argument peut être à la fois un pur sophisme, et délivrer une vérité profonde, et d'autant plus utile qu'elle s'affranchit justement de la rationalité ordinaire («Visiblement, même dans le monde intellectuel, les fautes contre la raison et la logique scandalisent beaucoup moins que le manque d'égard pour l'affectivité»).
L'épisode des «nouveaux philosophes» ou celui des réactions françaises face à la «révélation» des sympathies durables de Heidegger pour le régime nazi inspirent à Bouveresse de salutaires réflexions sur les rapports entre nos grands philosophes et la politique. Comme on le sait, il n'est guère en ce siècle de mauvaise cause qui n'ait été soutenue avec ferveur par les intellectuels les plus adulés. Le philosophe, pourtant, ne se trompe jamais, car les raisons de ses erreurs sont encore préférables aux vérités que les autres ont atteintes au même moment par des moyens plus ordinaires.
Certains en voudront peut-être à Bouveresse de revenir sur ces mésaventures passées : mais le fait que certaines options soient aujourd'hui démodées ne signifie aucunement que les dispositions qui les ont produites ont disparu, ni que l'on a tiré toutes les conséquences des égarements du passé.
La satire est pour Bouveresse la façon de soulever un problème de fond, celui de la spécificité française de la philosophie. Comparant les penseurs continentaux à leurs homologues anglo-saxons, il discerne chez les premiers une tendance à penser que la philosophie doit inventer «de nouvelles façons de parler» plutôt que formuler «des propositions à propos desquelles la question de la vérité et de la justification pourrait réellement se poser». De là, sans doute, la tendance de nos philosophes à l'obscurité, au style poétique ou grandiloquent, et le fait qu'ils «ne croient généralement pas qu'il puisse exister en philosophie quelque chose comme une erreur (ou a fortiori un non-sens)».
Ce dernier trait, qui devrait être rédhibitoire, est au contraire à la source des espérances que nourrit aujourd'hui la philosophie. Une bonne cure de Bouveresse s'impose donc : elle devrait aider à revoir à la hausse l'importance de ce que son préfacier nomme opportunément «les devoirs du philosophe envers la vérité». Les conséquences de cette réforme, morale autant qu'intellectuelle, ont peu de chances d'être entièrement malheureuses..
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Essais IV.
Pourquoi pas des philosophes ?
de Jacques Bouveresse
Agone, 295 p., 20 €.
16 janvier 2005
Philosophie
Autour de leur gourou, le pop critique Slavoj Zizek et le branché Mehdi Belhaj Kacem
Badiou et ses saints
Par Patrice BOLLON
[13 janvier 2005]
Le Siècle, d'Alain Badiou, Seuil, 260 p., 22 €.
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Le Figaro littéraire
Parmi les bonnes résolutions qui vont avec le début de l'année, il en est une qu'on ne saurait accueillir, pour peu qu'elle se confirme, qu'avec joie. S'il faut en croire certains, le temps s'achève, des discours consensuels sur l'éthique des droits de l'homme et de la démocratie posée, sans réel examen, pour user de la célèbre phrase de Sartre à propos du communisme, comme l'«horizon indépassable de notre siècle». Reviendrait de nouveau la nécessité de «penser». Et, de nouveau après une longue éclipse, la philosophie.
Un mensuel culturel à la mode a même cru pouvoir, il y a un mois, donner trois noms, qui constitueraient le «nouveau tiercé gagnant de la pensée» : ceux du psychanalyste (lacanien) slovène, né en 1949, Slavoj Zizek (prononcez «Jijek»), du jeune Français, né en 1973, Medhi Belhaj Kacem, ainsi que de leur père spirituel à tous deux, quoique de façon très différente, Alain Badiou, 67 ans, dont les séminaires publics tenus les mercredis soir Rue d'Ulm sont devenus, depuis quelques saisons, un must pour les snobs de l'intellect. Serait-ce une authentique «nouvelle vague» de la réflexion, ou bien, comme on l'a hélas ! déjà souvent vu, une simple opération d'agit-prop intellectuel ? Il faut bien tenter d'apporter une réponse.
De Zizek, sont parus, ces mois derniers en France, un recueil d'essais sur des sujets aussi divers que le cinéma et la culture populaire (Matrix, La Passion de Mel Gibson, etc.), la religion ou encore la «virtualisation» de nos vies quotidiennes, ainsi qu'un ouvrage à la visée plus unitaire, en forme d'analyse de notre présente époque. Ce deuxième livre, le Plaidoyer en faveur de l'intolérance, se veut – titre oblige – une attaque en règle contre notre nouvelle morale «multiculturaliste», imposant comme dignes d'un respect égal toutes les différences d'ordre ethnique, culturel, religieux ou sexuel.
On sait que cette tolérance a déjà été beaucoup dénoncée comme faisant le jeu d'un relativisme où se dissout toute idée de l'existence d'une «vérité» qui vaudrait pour tous. Zizek y voit, quant à lui, le reflet d'une «dépolitisation généralisée» de nos sociétés, le glas, même, de toute politique au sens propre du terme, conçue comme la production d'«universels concrets», aptes à donner un sens à notre agir. Il soutient même que cette façon de transformer tous les particularismes en des «modes de vie» alternatifs que chacun, quelle que soit son origine, peut adopter, est le nouvel moteur du marché : l'«idéologie hégémonique du capitalisme global», partagée aussi bien par la droite que par la gauche.
À cela s'ajoute, car Zizek est de la race de ces «causeurs» incapable de se limiter, par tempérament, à un seul thème, une série de notations tout à fait pénétrantes sur les contradictions de l'individu démocratique contemporain, se disant «émancipé». Alors qu'il est en fait de plus en plus «guidé par autrui» et devenu incapable, du fait de la «médicalisation sociale» de nos comportements, d'une action vraie, gratuite car dénuée de toute espérance d'un effet.
Comment sortir de ce système en apparence cool, mais qui ferme encore plus que jadis la reconnaissance pleine et entière de l'Autre et le déploiement du sujet ? C'est là où le pamphlet a du mou dans la corde. Sa réponse consiste en un slogan, «repolitiser la société», et, d'abord, son économie, ce qui aboutit à un recyclage du vieux marxisme. Et il n'en examine pas vraiment les conséquences. Restent de belles analyses critiques, qui, plus qu'un philosophe au sens strict du terme, révèlent en Zizek – ce qui n'est pas rien – un des meilleurs héritiers de l'Adorno critique de Prismes, bien qu'au souffle un peu court.
Du souffle, Medhi Belhaj Kacem en a, lui, en revanche, à revendre. Nouvelle icône des branchés, ce romancier «culte» (Cancer, en 1994) et comédien lancé – il a tenu le rôle principal du dernier film du réalisateur underground Philippe Garrel, Sauvage innocence –, a, en effet, pour ambition de bâtir un système philosophique «radicalement neuf» pour notre millénaire ! «MBK», comme on dit quand on veut paraître dans le coup, nous livre ainsi deux épais volumes, où il jongle avec les références (Heidegger, Wittgenstein, Deleuze, Bergson, etc.), les schémas obtus et les formules crypto-mathématiques. N'y manquent pas, bien sûr, les assertions à l'emporte-pièce et les pures gamineries. Wittgenstein eût appelé cela un «roman de concepts», où, dans la grande tradition de la French theory des années 70, on entend tout embrasser et tout résoudre.
Cultivée et, à sa manière, plutôt virtuose, tout n'est pourtant pas à rejeter dans cette «philosophie» que son auteur qualifie lui-même d'«épileptique». L'Affect propose ainsi, d'assez fulgurants aperçus sur l'amour. MBK se mettant dans les pas de son «maître» Badiou – ce qui nous vaut, par parenthèse, un assez ridicule échange de compliments, le premier saluant dans le second «notre Hegel français», le second voyant dans le premier un «corsaire de la pensée»... –, dégager, pour le reste, ce qui, dans ce «grand oeuvre» autoproclamé, pourrait ouvrir des voies en philosophie, exigerait un réexamen du monumental (600 pages !) traité d'«ontologie» de Badiou, L'Être et l'Événement, vieux d'une quinzaine d'année (1) et dont toute cette étrange entreprise procède.
Lu après cette avalanche de concepts en tous genres, le dernier livre de Badiou, Le Siècle, paraît d'une simplicité presque déconcertante. Il est vrai qu'il appartient à une autre veine de l'auteur, centrée sur le commentaire historique ou d'actualité (2). Délaissant, pour un temps, la philosophie pure, Badiou tente d'y établir le bilan intellectuel du XXe siècle. Le résultat est assez éclairant : à l'opposé de la vision d'une époque marquée par les idéologies, au sens utopique du terme, M. Badiou soutient en effet, non sans une certaine vraisemblance, que le XXe siècle aura été avant tout celui de la «passion du réel», «le siècle de l'acte, de l'effectif, du présent absolu».
Comme s'il s'était mis en devoir de donner une forme pratique aux projections, politiques et artistiques, du précédent.
Dénonçant l'actuelle «restauration» d'une pensée de la réalité – et non plus du réel, le réel étant le concret ou le tangible –, Badiou affirme sa fidélité à l'égard de cette volonté de transformer le monde et non de s'y soumettre. Bref, il demeure, sur le fond, marxiste, voire maoïste – il fut l'un des fondateurs du PSU, puis d'un groupuscule marxiste-léniniste prochinois –, tout en s'efforçant de congédier l'inévitable violence qu'entraîne la confrontation d'idées collectives transcendantes avec le réel. Une quadrature du cercle que Badiou entend réussir grâce à ce qu'il appelle, sans modestie superflue, «sa doctrine», ce montage ontologique à base mathématique sur lequel s'appuyait Belhaj Kacem.
Analyser un tel système supposerait un examen serré de ses présupposés et méthodes. Contentons-nous, en attendant la suite de L'Être et l'Événement sur laquelle il travaille, de remarquer que si l'on peut accepter, avec Badiou, qu'une des voies pour bâtir un universel non autoritaire est de dégager, par «soustraction», de la pluralité immédiate des choses l'Un du vrai, il reste que tout son système repose sur l'assertion de l'universalité a priori d'une raison mathématique, qui demanderait à être discutée à fond.
Il est, d'ailleurs, étonnant que Badiou, qui est un homme de culture, nous recommande sans cesse de relire le linguiste Benveniste (1902-1976), sans doute un des penseurs majeurs du siècle dernier, qui nous avait précisément suggéré l'inverse. A savoir que les catégories de la logique occidentale – et, au premier chef, leur principe de base dit de «non-contradiction» –, n'étant qu'un duplicata des structures de notre langue, ne sauraient fournir aussi spontanément que cela des universels.
A partir de quoi l'ontologie de Badiou pourrait s'avérer, et dès l'abord, contradictoire ; et sa volonté d'en extraire un nouvel universalisme, certes un beau geste, «platonicien» comme il l'indique, mais, en son fond, volontariste et impraticable. Saluons néanmoins chez lui, comme chez Zizek et, accessoirement, Belhaj Kacem, la volonté éminemment louable de rompre avec une certaine non-pensée contemporaine, engluée dans la sophistique. Que ce désir prenne consistance, ne serait-il pas, d'ailleurs, le plus beau voeu qu'on puisse adresser à la nouvelle année 2005 ?...
(1) Dans cet ordre d'idées, on pourra lire les deux livres de commentaires d'actualité d'Alain Badiou, les Circonstances1 et 2, parus chez Léo Scheer, 2003 et 2004.
(2) L'Être et l'Événement, Seuil, 1988. V. également l'entretien accordé par Alain Badiou au Magazine Littéraire de janvier 2005.
