Propos insignifiants

Promenade buissonnière parmi les livres et les écrivains

11 novembre 2008

Le Goncourt pour Atiq Rahimi

Atiq_Rahimi

Sa confession d'une femme afghane avait impressionné le jury. Le prix Goncourt 2008 a été décerné à l'auteur franco-afghan Atiq Rahimi pour «Syngué Sabour. Pierre de patience» publié par (P.O.L), a annoncé lundi le jury réuni au restaurant Drouant à Paris. C'est «une surprise emplie de bonheur et d'honneur», a réagi peu après l'écrivain sur LCI. Emu, il a ajouté qu'il faudrait «tant de dictionnaires pour chercher vraiment les mots exacts pour l'exprimer». Ecrivain et cinéaste, Atiq Rahimi a obtenu le plus prestigieux des prix littéraires de l'automne au second tour, par 7 voix contre 3 pour Michel Le Bris et son livre «La beauté du monde» paru chez Grasset. Atiq Rahimi, 46 ans, de double nationalité française et afghane, est l'auteur de quatre romans depuis le début des années 2000. Ses précédents livres* étaient traduits du persan mais «Syngué sabour. Pierre de patience»est son premier livre écrit directement en français. Dans la tradition afghane, «Syngué sabour» est le nom d'une pierre magique à laquelle les gens confient leur détresse. Dans le livre de Rahimi, une femme veille son mari réduit à l'état végétatif depuis qu'une balle s'est logée dans sa nuque. La femme parle et se libère de l'oppression conjugale et religieuse. Dans ce livre de poète, bref, d'une écriture sèche, avec des phrases courtes et rythmées, Rahimi décrit la réalité oppressante de la société afghane et la conception de l'islam qui y prévaut. Une réalité qu'Atiq Rahimi a lui-même vécu dans sa jeunesse. Après avoir fait ses études à Kaboul, il a décidé de quitter son pays en guerre au milieu des années 1980 pour émigrer au Pakistan. Il a ensuite demandé l'asile politique en France et obtenu un doctorat en audiovisuel à la Sorbonne. Artiste multicartes, il a pris la caméra en 2000 pour adapter son premier roman, «Terre et cendres», sélectionné en 2004 pour le Festival de Cannes dans la catégorie «un certain regard». Un premier film qui a obtenu le Prix du regard vers l'avenir.

Le Figaro, 10 novembre 2008.

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10 octobre 2008

Une journée particulière

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Le 9 octobre 2008 aurait pu être une journée comme les autres pour les Éditions Gallimard.

Personne, rue Sébastien-Bottin, n'avait vraiment anticipé la consécration de J.M.G. Le Clézio, ni prévu la foule de journalistes qui se sont pressés dans le hall d'entrée pour recueillir quelques mots du lauréat.

À 15 h 50, une conférence de presse est improvisée dans un salon aux murs ocre jaune que d'aucuns jugent trop exigu pour la circonstance. L'excitation est à son comble. On cherche l'écrivain. On croit le voir partout.

Enfin, J.M.G. Le Clézio arrive, sobre et élégant, dans un cos­tume bleu marine. C'est presque un miracle qu'il soit à Paris ces jours-ci. Il y fait une courte escale entre son retour de Corée et son départ pour le Canada dans une semaine.

Devant l'assistance, il est plutôt intimidé et se balance d'une jambe sur l'autre avant de trouver une contenance. Lui, si photogénique, il est désarçonné par les flashs. «J'ai quelques difficultés avec le bruit des appareils photo, mais la photo, elle, ne me dérange pas  », une phrase magique avec laquelle il met son auditoire dans sa poche.

Il est ému bien sûr. «C'est une nouvelle frappante et je ne m'y étais pas préparé. J'ai accueilli le prix avec incrédulité et joie.» Quant à la somme astronomique qui lui sera versée en décembre prochain à Stockholm (1,2 million d'euros), elle lui permettra de rembourser quelques dettes qu'il évoque avec le sourire.

Sa voix est claire, bien posée, ses propos solides. Le lauréat Le Clézio a déjà un message à faire passer : «Il faut continuer à lire des romans, c'est le meilleur moyen d'interroger le monde actuel, sans avoir des réponses qui soient trop schématiques.»

Selon lui, le rôle du romancier est de questionner : «Le romancier n'est pas un philosophe, ce n'est pas un technicien du lan­gage, c'est quelqu'un qui écrit, qui se pose des questions», dit-il. Faut-il être engagé pour être couronné par le Nobel ? «Il faudrait déjà connaître la définition exacte de ce mot, “engagé”. Je suis indigné par beaucoup de choses, les injustices, la violence» , déclare-t-il.

Modeste, il doute de mériter les éloges de l'académie Nobel, mais est ravi de succéder à Claude Simon dans le palmarès des lauréats français : «C'est un écrivain merveilleux, et une très bonne compagnie.»

Le Figaro.fr, 9 octobre 2008

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29 janvier 2008

L'ampleur du séisme

Que deviennent-ils, après que les projecteurs se sont éteints sur une gloire de quelques mois ?. Il y a ceux qui n'ont plus rien publié, tel Jean-Jacques Schuhl, le grand silencieux : aucun roman ni essai depuis son prix de l'année 2000. Plus dur, ceux que le Goncourt a «tués». Jean Carrière (Goncourt 1972 avec L'Épervier de Maheux) est décédé en mai 2005. Il ne s'était jamais remis de ce prix. Son livre posthume qui a été publié par Les Presses littéraires, une petite maison d'édition, installée à Saint-Estève (Pyrénées-Orientales), est passé complètement inaperçu. Cet ancien secrétaire de Jean Giono avait tout dit dans Le Prix d'un Goncourt, où il affirmait que la récompense l'avait «dépossédé», «disloqué», et que l'on ne mesurait pas assez «l'ampleur d'un séisme qu'est la consécration dans la vie d'un homme».

Le Figaro, 21 janvier 2008.

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12 novembre 2007

De l'utilité du téléphone portable

Gilles Leroy l’a emporté par 4 voix contre 2 à Olivier Adam pour À l’abri de rien, présenté en août comme l’un des favoris pour les prix de l’automne. Au quatorzième et dernier tour, une voix est encore allée à Amélie Nothomb (Ni d’Ève ni d’Adam), alors qu’elle ne figurait plus sur la liste. Clara Dupont-Monod (La Passion selon Juette) a, elle aussi, obtenu une voix. Alabama Song (Mercure de France), dixième roman de Gilles Leroy, 48 ans, donne une version très personnelle du destin tragique de Zelda Sayre, l’épouse de l’écrivain Francis Scott Fitzgerald. La critique a accueilli le roman de manière contrastée, certains spécialistes de la littérature américaine lui reprochant son parti pris en faveur de Zelda.

François Nourissier, pour sa part, avait défendu dans nos colonnes le roman : « On découvre que, à défaut de géniale illumination, style Joyce ou Céline, c’est un inlassable et ardent travail sur le style qui place un texte à son juste niveau. »

Gilles Leroy ne cachait pas son émotion. Les larmes aux yeux, il nous confiait : «On pensait que c’était fichu, puisque le téléphone ne sonnait pas. Mais c’était parce que le standard de ma maison d’édition ne marchait pas. Clara Dupont-Monod, qui était elle aussi sur la liste des Goncourt, m’a annoncé la bonne nouvelle sur mon portable.»

Le Figaro, 6 novembre 2007.

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09 novembre 2007

Ce sont mes copains, alors j'ai voté comme eux

J'ai été stupéfait d'apprendre les conditions dans lequelles M. Giesbert a manipulé cette année les délibérations du prix Renaudot.

Christophe Donner, communiqué.

Christophe Donner s'aveugle quand il croit qu'une personne peut manipuler des jurés comme ceux du prix Renaudot, des écrivains de caractère qui réagissent souvent avec virulence aux pressions des éditeurs alors contre-productives. Je peux comprendre sa colère. Il a écrit un des meilleurs livres de la rentrée. Il n'a pas eu le prix Renaudot et il cherche un bouc émissaire.

Franz-Olivier Giesbert, AFP.

Pennac, c'était une idée de Le Clézio, reprise par Giesbert. Ce sont mes copains, alors j'ai voté comme eux.

Patrick Besson, le Figaro, 6 novembre 2007.

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08 novembre 2007

Une vie passée à lutter pour exister

Alabama Song n'est pas une biographie, un peu plus qu'une fiction. Une reconstitution romancée, un hymne à l'amour et à la littérature. Gilles Leroy prête sa plume puis s'efface derrière Zelda, moitié sacrifiée d'un couple légendaire. De lettres en confessions, le romancier réajuste les fragments, imagine, pour combler les vides, ce qui aurait pu advenir et dit, avec une sensibilité rare, les tourments d'une vie passée à lutter pour exister.

La Croix, 5 novembre 2007.

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21 septembre 2007

La supériorité de la fiction sur le réel

Dans la peau de Zelda

Gilles Leroy  - La passion destructrice entre Scott Fitzgerald et sa femme, vue par cette dernière. Une fiction plus vraie que l'histoire.

IL FAUT le dire d'emblée, le pari est réussi : Gilles Leroy se met dans la peau de Zelda Sayre. Et cette Américaine - née en 1900, morte à quarante-sept ans - reprend vie. Elle resplendit devant nos yeux, elle crie, elle s'insurge, elle devient folle, elle est pathétique et agaçante, géniale et déprimée. Rarement, un auteur a autant porté en soi son personnage. De plus, Leroy réussit à écrire le roman d'une relation passionnée et désastreuse, qui a produit le couple le plus célèbre de l'histoire littéraire. Zelda et Scott Fitzgerald. On peut dire de ce duo qu'il a inventé le « people » avant le mot.

Alabama Song raconte donc l'histoire de deux célébrités qui ont uni leurs destins. Pour le pire. Tout commence à la manière d'un film « hollywoodien » : celui qui deviendra l'un des plus illustres écrivains américains prend pour épouse une jeune femme de vingt ans, effrontée mais diablement belle. N'a-t-elle pas décroché le titre de Miss Alabama, et n'accorde-t-elle pas quatre rendez-vous galants en même temps ? Mais très vite, tout part en vrille et virevolte jusqu'à l'ivresse : trop d'inimitié, trop d'alcool, trop de jalousie. Au lieu de se soutenir, le couple s'enfonce.

Gilles Leroy épouse complètement la personnalité de Zelda - c'est elle la narratrice -, il voit avec les yeux de cette femme, pense avec son coeur. Cela ne veut pas dire qu'elle en sorte grandie (elle est exubérante, pas vraiment sympathique ). En revanche, il est sans pitié avec l'auteur de Gatsby le Magnifique et de La Fêlure. Scott est jaloux de la beauté de Zelda et de ses possibilités. Il a fait plus que de s'inspirer d'elle dans Tendre est la nuit ; il lui pique sans vergogne ses textes, il vole son journal intime... Zelda a ces mots terribles : « Écrire, je savais et j'ai alimenté tous ses chefs-d'oeuvre, non pas comme muse, non pas comme matière, mais comme nègre involontaire d'un écrivain qui semblait estimer que le contrat de mariage incluait le plagiat de la femme par l'époux. » Un peu plus loin : « (...) La vérité est qu'il s'est servi de mes propres mots, qu'il a pillé mon journal et mes lettres, qu'il a signé de son nom les articles et les nouvelles que seule j'écrivais. La vérité, c'est qu'il m'a volé mon art et persuadée que je n'en avais aucun. » Et Scott à Zelda : « Il me serait égal que tu meures, mais je ne supporterais pas que tu en épouses un autre. »

Lorsqu'elle est sur le point de décrocher un rôle au cinéma, son époux fait capoter le projet. « Il s'est plutôt acharné à griller mes chances », affirme-t-elle. Et cette conclusion : « Cette folie à deux, ce n'était pas de l'amour. » Zelda vivra bien un moment de bonheur - une parenthèse d'un mois dans les bras d'un pilote. Mais c'est tout. Sa fin est à l'image de sa vie : elle meurt brûlée dans l'hôpital psychiatrique où elle soignait sa schizophrénie. Peu importe que ce que raconte Gilles Leroy soit vrai ou tiré de son imagination. Il s'est visiblement beaucoup renseigné, et a humé l'air de l'Alabama. En usant du « je » en lieu et place de Zelda, son roman devient plus puissant que la réalité. Alabama Song démontre, avec brio, la supériorité de la fiction sur le réel, et prouve également que l'on peut s'adresser au plus grand nombre, en gardant une haute exigence littéraire. Les Américains n'ont plus qu'à traduire ce roman.

Alabama Song de Gilles Leroy Mercure de France, 192 p., 15 €.

Mohammed Aïssaoui, Le Figaro, 13 septembre 2007.

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15 novembre 2006

Michel Houellebecq, Benoît Duteurtre et Michel Schneider

Parmi les jurés, Michel Houellebecq, siégeant cette année au titre de lauréat 2005, roulait pour Duteurtre. Dans sa barbe, il marmonne que le roman de Schneider lui est tombé des mains. L'intéressé, pas rancunier, se montre en revanche très fier de lui succéder. Imperturbable dans l'essaim de journalistes et de photographes qui l'ont assailli, Michel Schneider savoure la reconnaissance d'un grand jury, celle qui, après la critique chaleureuse et le décollage des ventes, manquait à son palmarès. «Mon enfance de cancre m'a toujours éloigné des lauriers, aujourd'hui, je suis comblé», dit-il. Il y a deux mois, quand nous l'avions rencontré, l'auteur avait balayé d'un revers de manche la course aux prix.

Le Figaro, 15 novembre 2006, à propos du prix Interallié.

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29 octobre 2006

Les Bienveillantes au Quai de Conti

Un premier prix pour Jonathan Littell

L'Académie française vient d'ouvrir la saison en couronnant, dès le premier tour, le roman controversé du jeune auteur des « Bienveillantes ».

Cette saison, le Quai de Conti a vécu des heures qui ont ravivé le souvenir des duels, jadis proscrits par Monsieur le Cardinal. Objet de la querelle : un livre forcément en ces lieux voués aux Arts et Lettres. Celui de Jonathan Littell, Les Bienveillantes, en lice pour le grand prix du roman. Ses partisans et ses adversaires s'affrontèrent en un combat singulier. Un académicien (pourtant jadis amateur de forts romans épiques) demanda au secrétaire perpétuel, Hélène Carrère d'Encausse, qu'elle lise à voix haute quelques pages choisies du roman. L'objet était de choquer les plus chastes oreilles de l'Académie française en révélant que Les Bienveillantes comportent des scènes violentes et des passages obscènes. Cette charge fit bondir les défenseurs de Littell : quel livre sortirait indemne d'un pareil traitement ? En tout cas, c'est peu dire que le roman de Jonathan Littell ne suscita pas la bienveillance.

Les partisans du livre firent valoir que l'Académie française tenait l'occasion de couronner une oeuvre ambitieuse, qui en dépit de ses éventuels défauts valait par son souffle et un mouvement général peu commun aujourd'hui. Et qu'en récompensant un citoyen américain parlant et écrivant la langue de Molière, elle saluait opportunément la francophonie outre-Atlantique. Ils eurent finalement gain de cause au premier tour car Les Bienveillantes recueillirent douze voix contre quatre au brillant Vincent Delecroix (Ce qui est perdu, Gallimard) et quatre à l'excellent Michel Schneider (Marilyn dernières séances, Grasset). Et les malveillants quittèrent la salle des délibérations.

Dépasser les jugements historiques

Cioran disait rêver d'un monde où l'on mourrait pour une virgule. Il élit domicile en France, pays où l'on s'écharpe pour un roman. Pas une semaine depuis deux mois où il ne soit question des Bienveillantes. Pas une semaine sans qu'il soit relaté l'histoire de ce gros manuscrit, de son agent, de son éditeur, de son auteur : préparé pendant des années, écrit en quelques semaines par un garçon de 39 ans, formant au final un volume de mille pages, tout est démesure dans cette histoire qui a réveillé la république des lettres. Max Aue, le personnage central du roman, est devenu (après Gunther Grass) le SS le plus célèbre de Paris. Ses crimes, ses turpitudes, ses goûts et ses aversions sont aujourd'hui épluchés par des milliers de lecteurs (200 000 exemplaires vendus à ce jour). Certains sont transportés par les admirables descriptions de la campagne de Russie, d'autres révulsés par des dialogues où la condition humaine est tenue pour rien. Tous s'interrogent : peut-on assister, même par le truchement d'un roman, à de telles horreurs sans en être affecté ? Une telle présentation du mal, même de façon allégorique, est-elle acceptable ?

Le statut du roman dans une société est posé, comme rarement depuis Le Voyage au bout de la nuit. « On trouve dans ce livre des attaques abominables contre la patrie ! », avait protesté en 1932 l'excellent Pol Neveux pendant les délibérations du jury Goncourt. « La patrie, avait rugi Léon Daudet, je lui dis merde quand il s'agit de littérature ! » Dépasser ses réticences, ses jugements historiques, en un mot sa prudence et se laisser saisir par le fort vent du romanesque, accepter la périlleuse compagnie des cavaliers de l'Apocalypse, pour le meilleur et pour le pire, telle est d'abord la signification de ce grand prix du Roman décerné par l'Académie française.

Pour en savoir plus : http://propos-insignifiants.forumactif.com/

Étienne de Montety, le Figaro du 27 octobre 2006.

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