Amélie Nothomb dans le Nouvel Observateur
Les raisons d'un succès
Nothomb, comme d'habitude
Dans «Biographie de la faim», Amélie raconte qu'elle a toujours eu la dalle. Pierre Assouline a lu ses confessions
Un tube digestif se souvient qu'il a toujours eu faim. Pas de quoi en faire un plat. Sauf si c'est celui d'un écrivain. Juste de quoi en faire un livre. Si Amélie Nothomb était un homme, elle s'appellerait Antoine Blondin, lequel disait: «Quand on meurt de faim, il se trouve toujours un ami pour vous offrir à boire.» Mais comme Amélie Nothomb est une femme, elle sniffe du sorbet nival (citron, sucre, gin, neige) et se saoule à l'eau minérale (78 mg/l de calcium, 357 mg/l de bicar-bonates, 13,5 mg/l de silice). Mais ne vous méprenez pas pour autant: la potomanie n'est pas le sujet du livre.
Au commencement était la faim. A la fin aussi d'ailleurs. Aussi loin qu'elle remonte dans son arbre intérieur, elle a toujours crevé de faim. De tout. Encore faudrait-il s'accorder sur le mot: «Par faim, j'entends ce manque effroyable de l'être entier, ce vide tenaillant, cette aspiration non tant à l'utopique plénitude qu'à la simple réalité: là où il n'y a rien, j'implore qu'il y ait quelque chose.» Cela dit, elle n'en considère pas moins le chocolat comme un aliment théologal: entendez par là que, si pour Cioran les suites de Bach sont la preuve de l'existence de Dieu, pour Nothomb ce doit être les rochers noirs de Debauve et Gallais. A chacun ses extases. Elle s'y consacre à nouveau avec ce mélange d'humour froid, d'espièglerie et d'absurde qui est désormais sa marque de fabrique. On retrouve cet univers, mais cette fois sous le prisme exclusif du manger.
Quand elle voit quelque chose d'énorme, elle écarquille les yeux pour le voir entièrement. «En 1978, le Bangladesh était une rue pleine de gens en train de mourir.» Puissant et compact comme le meilleur Albert Londres. L'art de ressusciter un monde en une phrase. On rencontre ainsi un lépreux qui a un grand trou à la place du nez, ce qui permet de vérifier que le langage n'est que de la cervelle qui bouge. Pas vraiment ingrate, elle prend le risque de citer le Vialatte des grands jours, au risque de passer pour la Vialatte des nécessiteux. Mais n'est-ce pas ainsi que le Vanuatu est grand? Notre auteur s'intéresse à une île célèbre pour le désintéressement qu'elle suscite; elle nous entretient de l'absence de faim dans ce merveilleux cul du monde; elle tente de percer le mystère d'un peuple sans appétit. C'est une parfaite entomologiste de ce qui n'advient pas. Elle devrait se méfier car, quand on s'engage dans cette logique, on finit par être connu pour sa notoriété.
Entre mille talents, il faut reconnaître à Mlle Nothomb son génie du titre. Sa bibliographie en témoigne avec éclat. Les établissements Albin Michel seraient bien inspirés de l'engager en qualité de Directrice du Bureau des Titres. Sauf que «Biographie de la faim», qui annonce plutôt un tract altermondialiste, révèle un petit creux dans l'imagination, alors qu'au fil de la lecture un autre titre s'impose de lui-même: «Mystique du spéculoos». Il n'empêche, la grâce et la malice du nouveau Nothomb tranchent avec nombre d'étouffe-chrétien de la rentrée. Pas une question de longueur ou d'épaisseur, mais de légèreté.
Site du Nouvel Observateur 29 août 2004