Lettre de Marcel Proust à Jacques Benoist-Méchin (fin mai ou début juin 1922)
[...] Ne vous excusez pas, c'est moi qui suis fautif. J'aurais dû mieux m'informer avant de vous écrire. Mais, telles quelles, les choses sont infiniment plus intéressantes que vous ne pouvez l'imaginer, car votre photographie m'a confirmé le bien-fondé de mes conceptions sur l'amour. Ne vous étonnez donc pas si je lui attache une grande importance. Je pense, en effet, que les hommes n'aiment pas telle ou telle femme isolée, mais un certain type de femme dont ils ne s'écartent jamais. Si, par suite d'un deuil ou d'une séparation, ils perdent la femme qu'ils aiment, ils courent après son type, qu'ils poursuivent obstinément, quoique souvent à leur insu. Si votre père a épousé en secondes noces madame votre mère, c'est qu'elle incarnait ce type spécial qu'il aimait plus que tout. Elle devait ressembler, par quelque côté, à sa première épouse. Il n'est donc pas étonnant que je retrouve sur votre image quelques traits d'une femme qui n'était pas votre mère et que vous n'avez sans doute jamais vue. A travers elle, un reflet du type de femme qu'aimait votre père est venu se poser sur votre visage, créant en quelque sorte une ressemblance au second degré. Cela confirme tout ce que je pense et, comme vous le voyez, malgré les apparences, je ne me suis pas trompé. D'ailleurs, nous en reparlerons lorsque vous viendrez me voir, car j'espère que vous me ferez ce plaisir, lors de la prochaine permission que vous passerez à Paris [...].
Le Figaro littéraire du 7 octobre 2002