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14 novembre 2004

Francis Carco

Un article qui donne envie de découvrir et de lire Francis Carco.

Romans
de Francis Carco

PAR Pierre MARCABRU
[12 novembre 2004]


Romans, de Francis Carco, Robert Laffont Bouquins, 1 230 p., 31 €. 

Le Figaro littéraire

Les romanciers populaires sont beaucoup trop pressés pour mentir : ils n'ont pas le temps d'imaginer. Ils racontent ce qu'ils ont vu, ils se nourrissent du quotidien, et donnent juste le coup de pouce pour créer l'atmosphère. Ainsi Francis Carco qui veut plaire vite et à tous, dont «Bouquins» vient de publier quelques romans très injustement oubliés, est d'abord un reporter. Plus encore, un explorateur. Il a ses terres d'élection, elles vont de Barbès aux fortifs, de la Chapelle à la Bastoche, des Batignolles à Pigalle. Montmartre en est le coeur. À son époque où la pègre est encore dans sa plus candide sauvagerie, ce sont des terres dangereuses et inconnues, peuplées de filles, de marlous, d'apaches qui se croisent dans la nuit, et vont, par les trottoirs mouillés, à leurs sinistres ou lamentables travaux.

Carco est là qui les observe sans amour et sans haine, curieux de tout pour mieux faire frémir ses lecteurs, poète des bordels, des voyous, des chiffonniers de la zone, des putains au coeur trop gros. Ce pourrait être racoleur et vulgaire, salace, lourdaud, piteusement sentimental. Et c'est miraculeusement vivant, d'une vie trouble, malheureuse, animale, sous la pluie qui tombe sans cesse sur le dos des misérables. Misérables, ils le sont tous, les salauds comme les autres, pris au piège d'une machine à broyer, qui les dévore sans même qu'ils en sentent les dents. Le couteau est vif et la vérole active, en ces temps prétendus heureux.

Tout commence en 1914, avec Jésus-la-Caille où le décor est déjà solidement planté. Jésus, qu'on appelait la Lucienne, qui a des pudeurs de demoiselle et une gentillesse suicidaire, annonce les amoureuses, mâles ou femelles, les Iphigénies traîne-savates que la fatalité emporte, et dont Carco, l'oeil tendre, dessine les pauvres visages sans chercher à masquer leurs rides, parfois même en les accentuant. Jusqu'au milieu des années 30, ce petit monde mènera son jeu, puis disparaîtra à son tour, effacé comme les fortifs, dévasté comme les taudis. La lampe à pétrole n'est plus et les amours vénales se tarifent autrement. C'en est fini des ventres troués. Il n'y a même plus de becs de gaz pour faire les faces blêmes.

Carco n'ayant plus rien à montrer, il lui restera ses souvenirs, de la petite enfance à Nouméa, sous les taloches d'un père corse aux derniers soirs au bord de la Seine qu'il aimait tant, et où, commandeur de la Légion d'honneur, académicien Goncourt, ami de Colette, il finira ses jours en bon bourgeois qu'il était. Il nous dit même, et discrètement, ce que fut sa rencontre avec Katherine Mansfield, brève valse de la carpe et du lapin au son de l'accordéon. Mais il n'est vraiment lui-même que lorsqu'il revient à la Villette cultiver son pré carré et ses fleurs de pavé.

Pourquoi lit-on toujours Simenon, et ne lit-on plus, ou presque, Carco ? L'un et l'autre, à leurs débuts, reflètent en historiens de la grisaille des paysages à jamais perdus, tout un peuple inconnu, énigmatique, aux actions bizarres, aux sentiments brouillés, hommes et femmes quasi fantomatiques dans leur grouillement, vieilles photos jaunies – pas même un siècle ! – qui racontent les moeurs louches d'un autre temps, si lointaines et si proches.

C'est que Simenon met parfois un grain de psychologie. Carco, lui, s'en tient à l'instinct, en reste aux faits, et nous propose, de Jésus la Caille à Perversité, en passant par Rue Pigalle ou L'Équipe, des documents qu'il nous file en douce, documents bruts d'un voyeur, d'un fureteur aussi, qui connaît, en vieux malin, tous les recoins de son domaine. Témoignages vécus, et sans fioritures. L'auteur se tient à carreau et le narrateur s'éclipse. Il nous laisse seul avec ce qu'il montre du doigt.

Là est la force de Carco, son coup de génie, comme Restif dans ses Nuits de Paris, il nous restitue un quartier, une époque, un monde gluant, opaque, sans s'y insérer, sans le brouiller par sa présence. Après l'avoir lu, nous ne savons rien de lui, mais nous savons tout sur ce qu'il a noté et observé, et ce qu'il observe, ce sont d'abord des manières d'être, une cruauté naturelle, une bêtise dévastatrice dont la misère n'est jamais exempte, bref des horreurs au jour le jour, des amours naufragées, des lambeaux de vie. Entendons-nous, il frôle le scabreux, mais ne tombe jamais dans l'obscène. Il n'est pas pornographe, il est prudent.

Ni moraliste, ni donneur de leçons, il nous propose son butin en vrac, sans pirouettes, sans complaisances, tel que ça lui a été donné. Il fait commerce de la rue. C'est un marchand de pittoresque comme d'autres sont marchands d'habits. Il est dans cet océan bourbeux comme le poisson dans l'eau, mais il n'y vit pas. Il s'y promène tel le grand duc Rodolple des Mystères de Paris. Il en sort vite pour prendre un bain, fréquenter les salons et donner des conférences aux quatre coins du monde. Il aime l'argent, les beaux tableaux, sa Talbot grand sport et les appartements cossus. Il a une femme qui l'adore, et qui fut richissime. Il est un des rares écrivains français à ne pas avoir écrit une ligne sous l'Occupation et il mourut en 1958, un jour après son chien ami, en écoutant l'Ajaccienne jouée par la Garde républicaine qui passait sous ses fenêtres. Bref, ce fut un auteur heureux, et ce bonheur est mérité. Il a bien fait son métier. C'est l'essentiel. Et, de surcroît, il était poète.

Commentaires
Propos insignifiants
  • Promenade buissonnière parmi les livres et les écrivains, avec parfois quelques détours. Pas d'exhaustivité, pas d'ordre, pas de régularité, une sorte de collage aussi. Les mots ne sont les miens, je les collectionne.
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