Lizka et ses hommes
Les flammes de vie d'Alexandre Ikonnikov
LIZKA ET SES HOMMES d'Alexandre Ikonnikov. Traduit du russe par Antoine Volodine, éd. de L'Olivier, 214 p., 20 €.
On peut évidemment voir en Lizka une femme à la recherche du bonheur - ce qu'elle est, indubitablement. Mais derrière le personnage inventé par Alexandre Ikonnikov, on peut discerner beaucoup plus : l'ombre de tous ces jeunes Soviétiques en passe d'être convertis à l'économie de marché, à ses rêves et à ses cauchemars.
La présence insistante d'une population en équilibre entre deux systèmes, dont aucun ne tient ses promesses. La rage ou l'apathie de ces gens, que rien ne vient guérir d'une réalité déchaînée. Comme, déjà, dans son grinçant recueil de nouvelles Dernières nouvelles du bourbier (éd. de L'Olivier, 2003, et Seuil "Points", n° P1250), ce jeune écrivain russe et germanophone (l'édition originale de ses livres se fait en Allemagne) saisit avec un vrai talent satirique les confusions de son époque.
Au fond, Lizka tente de survivre du mieux qu'elle peut dans le chaos d'un pays en pleine mutation. Seulement, cette mutation n'est ni nouvelle ni destinée à changer quoi que ce soit. Les projets de Gorbatchev ne parviendront pas à changer la nature profonde de cette terre, comme l'insinue l'auteur : "Une fois de plus, écrit-il, le pays sombra dans la folie. On respecta une coutume qui plongeait ses racines au fond des âges, c'est-à-dire qu'on se mit à casser l'ancien sans avoir la moindre idée de ce à quoi allait ressembler le nouveau." C'est dans ce climat sans illusion que grandit la jeune femme, tour à tour soumise ou révoltée, mais sans cesse agrippée à l'idée de s'en sortir et, même, d'être heureuse. Comme si, derrière toute la misère des temps, l'oppression exercée par l'Etat, l'insidieux sentiment d'être "quantité négligeable sans le moindre droit", il se trouvait encore et toujours une flamme, si petite soit-elle, pour maintenir en éveil l'appétit d'être vivant.
Raphaëlle Rérolle
Le Monde 19/11/04