Le trublion des Lettres
Portrait
Besson, le trublion des Lettres
Chaque nouveau livre de Patrick Besson irrite et enchante. Il veut être dandy, léger, insupportable. Il l'est ! Dans « Un état d'esprit », il récite en accéléré sa vie, ses amours et se jette tout habillé dans sa mémoire. Etrange.
par Jacques-Pierre Amette
Il faut toujours citer Alfred de Vigny pour comprendre quelque chose à Patrick Besson. Pourquoi ? Vigny est un des rares à bien parler de la presse, de la littérature et surtout de la manière dont on doit conduire une carrière des Lettres. Dans « Mademoiselle Sedaine », il écrit : « Carrière des Lettres... Sur ce mot vide de sens se sont embarqués, pour faire naufrage dans la mer perfide de la publicité, des milliers de jeunes gens chimériques et les yeux fascinés par je ne sais quel phare toujours errant. » Il ajoute : « La vie de l'homme de Lettres tient malheureusement par l'inégalité de ses chances à celles du joueur et de l'ouvrier. » C'est exactement Patrick Besson. Un ouvrier - et même un joyeux forçat de l'écriture - et un joueur. Besson écrit dans Le Figaro littéraire, Le Figaro Magazine. Depuis peu, il tient même le feuilleton à la place d'André Brincourt en inclinant son style bouffon vers une écoute subtile des auteurs. Il publie à peu près chez tous les éditeurs parisiens, surtout chez ceux qui s'ennuient avec des auteurs qui vendent bien mais écrivent mal. Besson, en échange d'un chèque, rédige de petits textes amusés, saute-mouton, vagabonds, reconnaissables à la première ligne. Sa profusion n'est jamais une camelote. Besson est géométriquement au coeur du Paris littéraire. Il a écrit ses premiers textes avant de passer le bac : « Les petits maux d'amour », en 1974. C'est très bon, stylé, plein de détails, de fraîcheur, et d'une volonté de faire des confidences sans patauger dans le narcissisme. Déjà il étonne. Il aime les films de Zidi, les romans de Pierre Benoît, fréquente la bibliothèque municipale de Montreuil, où il vit. Il aime les photos de classe, les blagues de potache, couper la chique aux gens en place. Il n'est ni attentif ni patient, ce qui est une faute pour un jeune loup entrant dans la bergerie littéraire. Il se lance à la conquête de Paris comme un Fantasio dont les rédactrices en chef d'Elle raffolent à l'époque. Il crève le papier avec ses récits délicieux qui cabotent entre la vie de patachon, les premières surboums, les filles aux paupières bleu Gemey. Souvenez-vous de « Vous n'auriez pas vu ma chaîne en or ? » en 1980, « Nostalgie de la princesse » en 1981, « Le deuxième couteau » en 1982 et enfin « Dara », portrait de sa mère, en 1985. Il obtient le grand prix de l'Académie française. On apprend dans son livre que sa mère est yougoslave, d'origine serbo-croate, qu'elle était très jolie et que c'est compliqué entre une mère et un fils. Un portrait bougé, emporté, où l'auteur sent que les édifices de mots sont plus fragiles et plus réticents qu'on ne croit... Il faut s'attarder sur ce livre. On y apprend que, derrière les coups d'épée, la prose brillante et sèche, un écrivain, un vrai, interroge une mère venue de Zagreb. Les zones d'ombre familiales vont s'étendre sur ce qu'il écrit. Il a décidé, ce jeune homme, d'être sec comme Robespierre. Gai, Besson ? Voire. A l'époque de Marie Dorval, de Musset, de Roger de Beauvoir, de Brummell, de Barbey d'Aurevilly, il aurait pu fréquenter les Boulevards, traînant les coeurs après lui... Tombé en pleine expansion mitterrandienne, il porte l'étoile rouge du Parti communiste et la cocarde blanche du collaborateur au Figaro. Au fond, un traître pour tous en ce temps de formation de pensée unique. En littérature, elles ne font jamais de cadeau, les pensées uniques. Lui veille. Il rédige des pièces pour la radio ; elles passent à minuit et sont de purs chefs-d'oeuvre laissés quelque part sur les étagère de Radio France. Quel gâchis ! Il donnait aussi des billets insolents sur France Culture. Il y revient avec une mélancolie de vieillard dans « Un état d'esprit ». Là encore, Besson, qu'on croit connaître par coeur, sa bouffonnerie et sa pyrotechnie de chien fou, prend à contre-pied. Il récite en accéléré sa vie, ses amours, comme on tombe dans un escalier. Anti-Chateaubriand, anti-Proust. Il se jette tout habillé dans sa mémoire. Des lumières sinistres, un bruit de vaisselle cassée, une odeur de brûlé. Des souvenirs en miettes, ça fait une vie, ça ? Non. Mais un récit, sûrement. Il se voit, dans une glace, Besson. Reflets d'une dureté minérale... Un miroir, chez lui, n'est que du lisse, du froid, pas de buée. Toujours cette sécheresse qu'on attribue à Nimier et qui vient de plus loin, de Voltaire, de Musset, de Fromentin, de Radiguet. Pages brutales, machistes, dégoûtées. Quel carnage dans cet inventaire d'une demi-vie mené par un huissier pressé. Le reste, le Parti communiste, la défense des Serbes, la colère contre le polardeux Didier Daeninckx, les billets cinglants, les encadrés brutaux pour Le Figaro, un roman raté sur Hitler (« Lui ») jalonnent un parcours à la Dorian Gray. C'est la carrière qui avance sur place d'un auteur qui ne veut pas vieillir. Côté vie privée, il épouse, devient père, vadrouille chez les bouquinistes, claque du fric dans les bars ; il répond aux interviews avec des crispations de paresseux hargneux, de rigolard fâché. Parfois, il devient cruel dans son blazer mal coupé. Quelque chose lui colle aux pattes : une banlieue, un désamour ?... Il parle de sa classe de terminale dans Lire : « J'étais souvent ivre mort à l'époque. Entre 14 et 25 ans, vous êtes tout seul lorsque vous écrivez. J'appris à vivre dans mon coin et j'ai couru faire mon service militaire ! Pendant un an, j'ai agi comme tout le monde, être comme tout le monde. » Etrange... Un écrivain qui veut être comme tout le monde, ça ne colle pas. Le don d'être aigu, coupant... Ecrivain maudit ? « Nabe a pris la place », répond-il à Anthony Palou dans Le Figaro du 14 juin 2001. C'est l'époque - 2001 - où il a publié « 28, boulevard Aristide-Briand » et « Accessible à une certaine mélancolie », qui sont du meilleur Besson. Il capte les ondes de l'époque, du milieu littéraire, qu'il traite et maltraite sans vouloir distinguer entre abbés, maréchaux, patriarches. Il ne subordonne rien, ou presque, à ses vacheries. Il percute aussi bien BHL que Picouly, Jean-Claude Guillebaud qu'Ismail Kadaré. Il est sans doute le seul assez lucide pour savoir qu'il n'arrive pas grand-chose aux écrivains français, pris dans cette curieuse pantoufle de l'Hexagone. Il n'a jamais cru à cette féerie de mai 1981 parce qu'il vient de banlieue. Son détour par le PC et la place du Colonel-Fabien n'est pas un caprice. Quand il écrit « Julius et Isaac », on découvre un Besson intense, clair, qui médite sur le maccarthysme et la dialectique hégélienne. Toujours, chez lui, des ombres, une transparence qui touche au chagrin, un devoir d'être drôle qui marque chaque récit pour le tendre comme une corde de violon. Il veut être dandy, léger, insupportable. Il l'est ! Dans ce milieu littéraire de plomb, la concurrence est faible. Ce qui est plus intéressant, c'est que chaque nouveau livre irrite et enchante. Au milieu de l'immense souffrance des plumitifs politiquement corrects qui semblent aimer la gauche comme un chemin de croix, lui traverse Paris parfumé, funambulesque. Il est extraordinaire de mauvaise foi. Il lance ses articles de critique littéraire comme des dragées à la sortie de la messe ; mais on se demande où est la fête et pourquoi il fait un tel numéro. Quels copains ou quelle beauté fatale cherche-t-il à faire rire ? Quelles écolières désire-t-il épater ? C'est toujours la question chez lui. Son lecteur, il le force à devenir un complice. Il le veut éperdu d'admiration, pote de chambrée, conciliant et vraiment très indulgent pour certaines pirouettes vaseuses qui ne manquent jamais chez lui. Relisez ses oeuvres complètes : l'impression qu'il cherche en vain à tomber amoureux pour dire les méchancetés qui tapissent l'enfer mental d'un don Juan. Quel don pour être aigu, coupant, croque-mort de sa vie ! Il expédie ses émotions avec des phrases coups de marteau. Atroce ! Il replie les jeunes filles en fleurs pour les fourrer dans son sac de sport. Il a, dans ses récentes proses, un air d'enterré vivant. Il se roule dans la crasse de l'époque pour s'en faire un curieux manteau multicolore. Besson agite le grelot du bouffon dans une époque jospinienne : étrange
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« Un état d'esprit » (Fayard, 174 pages, 15 euro).
© le point 05/04/02 - N°1542 - Page 106 - 1652 mots