Millenium People
de J. G. Ballard
Par Manuel CARCASSONNE
[13 janvier 2005]
Millenium People, de J. G. Ballard, traduit de l'anglais, par Philippe Delamarre, Denoël, 365 p., 22 €. |
Le Figaro Littéraire
Le long de la Tamise, alors que la roue géante du Millenium accomplit une lente rotation, des promeneurs vont et viennent, inconscients du danger. S'ils avaient lu le dernier roman de J. G. Ballard, ces badauds bourgeois-bohèmes, en jogging griffé, «coolies en baskets», hésiteraient à s'aventurer du côté de la Hayward Gallery, à s'engouffrer dans la salle des turbines de la Modern Tate, «plus bunker que musée, une ancienne centrale électrique transformée en discothèque bourgeoise», selon l'auteur.
On aimerait leur crier : Attention ! Une création de Damien Hirst cache un explosif, un sushi pris sur le pouce pourrait se révéler le dernier plaisir d'un Londonien curieux de distractions culturelles. Ne riez pas : vous avez là votre avenir, à peine grimé. Car M. Ballard, loin du récit d'anticipation où il excella jadis, écrit désormais ses livres au «futur immédiat».
C'est une Cassandre avant-gardiste, un grand-père anarchiste, momifié de son vivant sous la poussière d'un pavillon de Shepperton, banlieue de Londres, où il habite depuis quarante-trois ans, pythie amusée qui se réveille à intervalles réguliers, et s'improvise alors artificier de fulgurances visionnaires.
Déjà, Crash, publié en 1974 brillamment par Robert Louit, adapté au cinéma par David Cronenberg, nous plongeait «au coeur d'un maelström de mort métallisée», froissait les chairs et les tôles, cherchait des orgasmes foudroyants dans les décombres d'accidents de voitures. Le périphérique, sous l'oeil de Ballard, devenait plus érotique qu'une publicité pour le N° 5 de Chanel. La voiture comme métaphore sexuelle, le chrome froid et le verre brisé comme stimulateurs érogènes, annonçaient la splendeur de la catastrophe. L'auteur, «accidentologue» des années 70, stylisait nos lubies et obsessions contemporaines : la vitesse, la mutilation, le malheur et son voyeurisme. Il y avait un peu de Baudrillard chez lui.
De l'entomologiste au regard froid posé sur notre société d'handicapés. Mais à la différence du sociologue du virtuel qui gomme les conflits, M. Ballard, né en Chine, voit la guerre partout. On n'ose imaginer qu'il s'empare du tsunami. Encore que rien ne soit impossible à cet Anglais sulfureux, dénué de compassion.
Millenium People est une tragi-comédie, une fable cruelle. L'écrivain, malgré ses 74 ans et ses trente livres, développe avec une allégresse d'ange de l'apocalypse l'idée suivante : «La classe moyenne [est] le nouveau prolétariat, qui [rejette] enfin les chaînes du devoir et de la responsabilité civique.» L'insurrection comme nécessité ?
Sur les pas de David Markham, un psychologue qui enquête sur la mort de sa première femme dans un attentat dû à des terroristes à Heatrow, on pénètre les esprits de ces désabusés du privilège. La Marina, de Chelsea, agite des banderoles, séquestre le syndic, fait flamber les Volvo break, squatte les appartements décorés par Conran sans débourser le loyer, se défend à l'aide de vieilles bouteilles de bourgogne transformées en cocktails Molotov.
C'est, en somme, Saint-Germain-des-Prés brisant les vitrines du Bon Marché. «Je voyais déjà Londres brûler, feu de joie de relevés bancaires aussi purificateur que le grand incendie de 1666.»
S'inspirant des «sit-in», manifestations pour le droit des animaux, ou des cohortes d'antimondialistes enchaînés, Ballard flirte surtout avec l'idée, répétitive, que le terrorisme a une esthétique. Une beauté du diable : «Un acte de violence inexplicable avait une féroce authenticité qu'aucun comportement raisonné ne saurait égaler.» J. G. Ballard a le sens des formules («L'Amérique a inventé le cinéma pour n'avoir plus besoin de grandir. Nous avons l'angoisse, la dépression, les regrets de l'âge mûr. Ils ont Hollywood»), une énergie de bateleur, une drôlerie, mais on sent, à l'intrigue qui tourne parfois à vide, que le sorcier a jeté ses grimoires radicaux et ses potions scandaleuses.
Il a le mérite, toutefois, de nous tendre un miroir où regarder nos désirs, nos vertiges...
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Crash, de J. G. Ballard, traduit de l'anglais par Robert Louit, Denoël, 258 p, 20 €.