17 avril 1975, la chute de Phnom Penh
Le 17 avril, avec quelques amis du comité d'action lycéen, nous nous armons courageusement de peinture et nous nous attaquons aux portes des salles de classe. Tout au long des couloirs, nous barbouillons des slogans qui disent assez notre soutien à la révolution khmère. Nous sommes pleins d'audace, nous risquons gros. Un avertissement. Un blâme. Un conseil de discipline peut-être. Je n'ai gardé aucun souvenir des slogans. J'espère qu'ils n'étaient pas : "Qui proteste est un ennemi, qui s'oppose est un cadavre", "Notre cœur ne nourrit ni sentiments ni esprit de tolérance", "L'Angkar voit tout, l'Angkar a les yeux de l'ananas"... Je l'espère sans trop y croire, je me souviens trop bien de l'excitation que suscitaient ces petites phrases effroyables. Nous étions comme des animaux grisés. Nous qui vivions comme des castors, nous en appelions à la fureur et au sang répandu, comme des hyènes, comme des requins, comme des varans. Nous qui dormions chaque soir dans nos lits, nous rêvions douillettement de Robespierre, parce qu'il était inflexible.
Extrait d'un récit de Marie Desplechin, intitulé "Quand j'avais l'âge d'être garde rouge", le Monde du 8 juillet 2005.