Kafka sur le rivage
Au début, les accords sonnent faux. Je me demande s’il n’y a pas une erreur d’impression. Ou bien est-ce le piano qui est mal accordé ? Mais à force d’écouter attentivement ces deux accords qui se font écho, je finis par en être convaincu : la chanson tout entière repose sur les deux accords du refrain. Grâce à eux, Kafka sur le rivage acquiert une profondeur, une substance qui en font bien autre chose qu’une banale chanson pop. Comment Mlle Saeki a-t-elle trouvé des accords aussi extraordinaires ?
(…) L’adolescent qui occupait cette chambre -Melle Saeki était sans doute à ses côtés- posait ces disques sur le plateau, abaissait le saphir, écoutait attentivement le son qui sortait des haut-parleurs. J’avais l’impression qu’il transportait la pièce tout entière, et moi avec, dans un autre temps. Dans un monde d’avant ma naissance. Tout en écoutant la musique, j’essaie de me remémorer avec le plus de précision possible ma conversation du début de l’après-midi avec Melle Saeki.
« Mais quand j’avais quinze ans, je croyais qu’il existait un endroit de ce genre, quelque part dans le monde. Je croyais que je pourrais trouver l’entrée de cet autre monde. »
Il me semble entendre sa voix tout près de mon oreille. De nouveau, quelque chose frappe avec insistance à une porte dans ma tête.
« L’entrée ? »
Je soulève le saphir, ôte l’album de Stan Getz, sors le 45 tours Kafka sur le rivage de sa pochette, le pose à la place sur le plateau du tourne-disque. J’abaisse l’aiguille, et Melle Saeki se met à chanter :
Les doigts de la jeune noyée
Cherchent la pierre de l’entrée.
Elle soulève le bord de sa robe d’azur
Et regarde Kafka sur le rivage.
L’adolescente qui vient ici chaque nuit a dû trouver la pierre de l’entrée. Elle est restée dans un autre monde, où elle a toujours quinze ans. La nuit, elle vient de là-bas visiter cette chambre. Enveloppée de sa robe bleu clair, elle regarde Kafka au bord de la mer.
Haruki Murakami, Kafka sur le rivage.