Les sésames à la loi de la jungle
«INDIQUER les désastres produits par les changements de moeurs est la seule mission des livres » soulignait Balzac. Michel Houellebecq n'a cessé de mettre en pratique ce précepte. Dans Extension du domaine de la lutte, son premier roman sorti en 1994, il exprime l'intuition que le nouveau capitalisme va s'étendre à « toutes les âges de la vie et à toutes les classes de la société » et que le « libéralisme sexuel » lui a ouvert la voie. Cette conjonction « libérale-libertaire » signe, selon lui, l'avènement de la solitude, de la frustration et du désir perpétuels. De la description de l'entreprise moderne à celle du tourisme de masse et de la sexualité exacerbée, c'est une société dominée par l'individualisme, le matérialisme et in fine la violence que Houellebecq dépeint. On a souvent oublié que cet écrivain, au succès convoité et contesté, ne commente pas, mais anticipe. Qu'il s'agisse des mutations liées au néocapitalisme ou de l'émergence d'un terrorisme islamiste radical (voir le récit prémonitoire dans Plateforme, sorti en août 2001, de l'attentat de Bali de 2002) sans oublier la charge contre l'idéologie soixante-huitarde dans Les Particules élémentaires, dès 1998, et sa volonté d'en finir avec l'esprit de Mai dont il avait saisi que le « jouir sans entraves » et « il est interdit d'interdire » étaient les sésames à la loi de la jungle.
Christian Authier, Le Figaro, 6 juillet 2007.