Les moments imperceptibles où une vie bascule
C'est à la dernière page, dix lignes avant la fin. Une petite phrase anodine qui résume l'essence du roman : "Voilà, se dit l'un des deux personnages. Voilà comment on peut radicalement changer le cours d'une vie : en ne faisant rien."
Dans le dernier livre de Ian McEwan, ce rien est d'une importance capitale. Le héros n'a rien fait pour retenir son premier amour et se le reproche ("il l'aurait pu l'appeler" ce soir-là sur la plage de Chesil. Il aurait pu "s'élancer pour la rattraper"). Il n'en a rien fait. Que s'était-il passé ? Trois fois rien, si l'on y songe. Une nuit de noces ratée. Une lune de miel qui tourne au fiasco pour cause de maladresse au lit. Une non-histoire en somme... Mais ce rien fascine Ian McEwan, qui raffole des moments imperceptibles où une vie bascule, bifurque, déraille ou s'écroule sans crier gare. C'est un maître dans l'art de couper les minutes et même les secondes en quatre. Aussi s'empare-t-il de ce presque rien qu'il va détailler, fragmenter, dilater à l'extrême pour nous offrir ce petit bijou d'analyse psychologique - peut-être l'un de ses plus beaux romans après Délire d'amour (Gallimard, 1999).
Le Monde, 11 septembre 2008.