J'étais libre dans la vie, camisolé dans l'écriture.
Comment a-t-on pu être amis ? Comment a-t-il pu m'écrire un jour qu'il m'aimait beaucoup plus que nombre de mes amis ? C'est une histoire qui commence en beauté. Un duo euphorique. Un tandem enivré. Ivre des talents polymorphes que l'on nous prêtait. Euphorique de les exercer en se jouant. Pas la moindre trace d'une angoisse devant la feuille blanche. Pas la moindre timidité devant les sujets qui nous étaient les plus étrangers. Je nous revois, fiers, rivaux et complices, à L'Express des temps héroïques. En marge du tragique et des engagements, nous faisions tout et n'importe quoi. Chacun saluant l'exploit de l'autre et se promettant de faire mieux. Il n'était pas encore écrivain. Je savais qu'il le deviendrait. Il avait des mœurs austères et la plume légère. J'étais libre dans la vie, camisolé dans l'écriture.
Jean Daniel, à propos de Jean Cau, Les miens.