Le premier romancier de l'ère spectaculaire

On aime généralement Scott Fitzgerald pour de mauvaises raisons. Parce qu'il est devenu célèbre très jeune et fréquentait des riches, parce qu'il incarne la Génération perdue, parce que sa femme était la plus belle hystérique de New York, parce qu'il buvait trop et plongeait, en smoking ou en voiture, dans des piscines de la Côte d'Azur. Parce qu'il voulait couper en deux un garçon de café pour faire rire Zelda. Parce qu'il est un écrivain facile à lire, charmant et triste, dont les livres ne sont ni longs ni prétentieux. Parce qu'il est mort jeune à Hollywood. Parce qu'il a eu la présence d'esprit d'affirmer que «toute vie est bien entendu un processus de démolition» à la fin de la sienne.
Bref, on aime Francis Scott Fitzgerald parce qu'il est le premier romancier de l'ère spectaculaire: il s'est toute sa vie, qu'il l'admette ou non, arrangé pour faire coïncider sa vie et son œuvre. Il a fixé les nouvelles règles du jeu à l'époque médiatique: un écrivain, ce n'est plus quelqu'un qui se contente d'écrire des livres, c'est quelqu'un qui tente de réduire la distance entre sa personne et ses livres. Ce qui n'est pas pareil du tout. Depuis Fitzgerald (mais on pourrait aussi commencer cette phrase par «depuis Dumas» ou «depuis Hugo» - dans le domaine de l'autopromotion, les Français n'ont de leçons à recevoir de personne), on a l'habitude de juger la qualité d'un auteur autant aux aspects publics de sa vie privée qu'à la singularité de son œuvre. On sait tous en 2010 que Proust a perdu, et à plate couture, son combat contre Sainte-Beuve: plus aucun écrivain ne sera jugé exclusivement sur son texte. Cette mauvaise nouvelle, on pourrait la baptiser «la faute à Fitzgerald», qui paradoxalement reste l'un des meilleurs stylistes en prose du XXe siècle, le plus fin, le plus imagé, le plus fragile aussi. Il écrivait pour la même raison qu'il buvait: parce qu'il était trop sensible pour mener une vie normale.
Frédéric Beigbeder, Le Figaro Magazine, 31 décembre 2010.