J'obtiens toujours ce que je désire

C'était déjà le sujet de Ma part d'ombre, l'autobiographie publiée en 1995. C'est ici le prétexte pour évoquer les femmes de sa vie et cette obsession pour les femmes en général qui l'habite depuis toujours. Pas un livre facile à défendre. Quittant la fiction et l'action, où il est roi, l'Ellroy est nu. Son éditeur américain, Sonny Mehta, gourou tout-puissant de Knopf, l'éditeur des prix Nobel, n'en voulait d'ailleurs pas. Ellroy a su le convaincre: «J'obtiens toujours ce que je désire.» C'est une phrase du livre qu'il nous ressert ce matin parisien dans le salon cosy du bel hôtel de la rive gauche où il se réfugie à chacun de ses séjours. Si vous lui demandez pourquoi il a absolument tenu à écrire ce livre, il répond: «Pour que les femmes m'aiment.» C'est aussi la première phrase de La Malédiction Hilliker. Et c'est aussi une phrase prononcée par l'un des personnages masculins d'Underworld USA. En comédien-né, showman hors pair, Ellroy recycle ses bons mots, récite et se cite avec bonheur. Lundi dernier, au Théâtre Marigny, debout derrière un pupitre, il a régalé son auditoire en lisant des dizaines de pages de son livre. La voix est puissante, la diction précise, les tonalités variées. Parfois, un geste ample, un hurlement démentiel, une expression argotique soulève la salle. Ellroy adore le répéter: «Je suis le petit-fils d'un pasteur presbytérien écossais et prêcher ne me fait pas peur.» En fait, au-delà du côté barnum de ses prestations, Ellroy prouve avec éclat que depuis ses débuts, il y a trente ans, cet autodidacte n'a cessé de travailler les mots avec férocité, de les façonner comme une glaise, de choisir avec la plus grande attention le nom du moindre personnage secondaire. Enfermé des heures durant dans son bureau sombre façon bunker, on imagine assez bien l'Américain fou de littérature, debout, rejouer à sa façon le gueuloir flaubertien.
Le Figaro, 26 janvier 2011