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23 septembre 2004

Amélie Nothomb et Albin Michel

Paru dans le Figaro du 09/08/04 :

(merci à la liste de diffusion Peplum)

ENQUÊTE Premier volet de notre série sur les écrivains à succès et leur maison d'édition. Aujourd'hui, l'auteur d'«Hygiène de l'assassin»


Ils sont indétrônables des listes de best-sellers. Leurs livres s'arrachent par milliers, voire par millions d'exemplaires. Amélie Nothomb chez Albin Michel, Paulo Coehlo pour Anne Carrière, Yann Arthus-Bertrand chez La Martinière, J. K. Rowling éditée en France par Gallimard ou encore Christian Jacq chez Fixot battent pour chacun de leurs ouvrages des records nationaux voire internationaux que ce soit en littérature générale ou en livre illustré, en catégorie auteur étranger traduit, ou en littérature jeunesse. Pour leurs éditeurs, c'est une manne annuelle assurée, à tel point que certains s'en servent même de caution bancaire. Ils offrent aux maisons d'éditions auxquelles ils appartiennent non seulement de conséquents revenus, mais souvent aussi une garantie d'indépendance. Paradoxalement, gérer le succès de ces auteurs de best-sellers n'est pas une sinécure. L'éditeur peut devenir très dépendant de la «production» de son poulain. Lequel peut se montrer tellement exigeant à son égard que le travail d'éditeur s'en trouve forcément restreint. Autrement dit, les rapports entre les auteurs à succès et leur maison sont pour le moins complexes. Elément fondateur de la maison d'édition, produit marketing, source de rayonnement littéraire français à l'international, ces auteurs à succès peuvent être appelés à jouer différentes fonctions dans la stratégie de développement des éditeurs.

Thiébault Dromard
[09 août 2004]

Amélie Nothomb est un cas. Elle assure la fortune de son éditeur et n'exige de lui aucun traitement particulier, sinon une relation amicale et de conseil. C'est toute l'habileté de Francis Esménard, PDG d'Albin Michel, qui parle plus volontiers de littérature que de chiffres avec ses auteurs.

Il y a des auteurs plus facilement débauchables que d'autres. Personne n'a oublié la façon dont Michel Houellebecq a abandonné Flammarion au profit de Fayard en avril dernier. A la clé, un contrat béton en deux volets, éditorial et cinématographique, obtenu par son agent littéraire, François Samuelson. Mais surtout, un à-valoir dont le montant s'élèverait à 1 million d'euros. «L'affaire Houellebecq peut participer à la déstabilisation de l'ensemble de l'édition», lance Francis Esménard, PDG des éditions Albin Michel et propriétaire avec sa famille de 79% du capital d'Albin Michel (fortune familiale estimée par Challenges à 120 millions d'euros). «Depuis cette affaire, j'ai un certain nombre d'écrivains qui sont venus me voir pour renégocier leur contrat. Ce n'est pas sérieux. L'économie du livre ne peut tout simplement pas se permettre des surenchères de ce niveau», fulmine Francis Esménard.

Amélie Nothomb, écrivain à succès, édité par Albin Michel depuis 1992, aurait pu succomber, à de nombreuses reprises, au charme d'éditeurs parisiens. La tentative d'approche n'a rien de très original. «Ils m'envoient en général une proposition financière et un contrat par courrier chez mon éditeur Albin Michel. Certains plus discrets me contactent à l'occasion de dîners professionnels», raconte-t-elle. «Toutes les grandes maisons ont tenté de me débaucher, y compris Gallimard», précise l'auteur de Stupeur et Tremblement.

Gallimard est la première maison qu'Amélie Nothomb a contactée, quand à 24 ans, elle se décide d'envoyer le manuscrit de son premier roman : Hygiène de l'assassin. La réponse tombe comme un couperet sous la plume de Philippe Sollers, membre du comité de lecture de Gallimard. «Je n'aime pas les canulars», lui écrit-il. «Je n'ai jamais pu obtenir l'explication de cette missive. Mais elle n'a pas empêché Gallimard de tenter de me débaucher à plusieurs reprises», lance l'écrivain d'un ton goguenard.

Comprendre la fidélité sans faille d'Amélie Nothomb à son éditeur Albin Michel depuis 1992, c'est s'intéresser aux liens qui unissent l'auteur à son éditeur. «Francis Esménard n'est quand même pas un confident. Il a l'âge de mon père, mais ce n'est pas une figure paternelle pour autant. Il est, en fait, à mi-chemin, entre le père et le patron», analyse Amélie Nothomb. Il conseille Amélie Nothomb dans ses lectures et va même appeler le banquier de l'écrivain pour le convaincre de lui accorder son prêt bancaire dans le cadre de l'achat de son appartement. «Comment pourrais-je quitter celui qui m'a fait confiance le premier ?»

C'est André Bay, ancien éditeur chez Stock et ami de Francis Esménard qui lui dépose sur son bureau le manuscrit d'Hygiène de l'assassin. «Fort de cette recommandation, je me décide de le lire le soir même. Je le termine à 2 heures du matin. Le lendemain, je décroche mon téléphone et appelle Amélie Nothomb pour lui annoncer que je suis décidé à la publier dès la rentrée littéraire», raconte Francis Esménard. «Il m'a parlé avec respect et estime. Je n'avais plus de jambes», se souvient Amélie Nothomb. Celle-ci débarque à Paris, au 22, rue Huyghens, au siège des éditions Albin Michel et signe un «contrat à suites» pour la publication d'Hygiène de l'assassin et des quatre romans à venir.

«C'est un contrat classique de jeune romancier», explique Francis Esménard. «Mon contrat était tout à fait honorable. Mais figurez-vous que je n'ai jamais songé à renégocier ce document de 1992 à 2001 !», avoue, presque penaude, Amélie Nothomb. Pendant près de 10 ans, Amélie Nothomb dont les romans se vendent, à chaque rentrée littéraire, à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires, est rémunérée comme une débutante émérite. «Je n'ai pas eu de mal à obtenir le pourcentage de droit d'auteur que j'ai demandé», avance Amélie Nothomb, qui reconnaît toucher environ 15 000 euros d'à-valoir sur ses romans (NDLR : avance non remboursable). Une somme que d'aucuns jugent modeste compte tenu du chiffre d'affaires que génère l'ensemble de son oeuvre. «Amélie Nothomb a largement payé sa «dette» à son éditeur. Les écrivains oublient souvent de se faire rémunérer sur les bénéfices nets que touche l'éditeur en fin de course», explique François Samuelson, un des plus influents agents littéraires de la place. «Nous ne sommes pas des joueurs de football qu'on vend à tour de bras», rétorque Amélie Nothomb. «Il faut arrêter avec cette américanisation de l'édition française», s'alarme Francis Esménard, avant d'expliquer que «le problème actuel de l'édition en France, c'est la place que tentent de prendre progressivement les agents. Cette profession est en train de tuer à petit feu le métier d'éditeur en pratiquant des mises aux enchères systématiques. Les agents ne connaissent pas les réalités du modèle économique du livre.»

Aujourd'hui, les éditeurs parisiens commencent à comprendre qu'Amélie Nothomb est très difficilement débauchable. Que les liens qui la retiennent à sa maison dépassent de très loin son contrat d'une dizaine de pages et son à-valoir. Amélie Nothomb trouve chez son éditeur un véritable refuge. «Je suis quelqu'un de terriblement angoissé, j'ai tout le temps besoin de cadres et repères. Et c'est précisément ce que m'apporte ma maison d'édition. Albin Michel, c'est un peu ma maison maternelle, celle que vous connaissez dans les moindres recoins et qui vous marque pour une vie entière», estime-t-elle. Elle s'y sent tellement bien qu'elle s'y rend chaque matin. Elle s'est trouvé un petit bureau, au rez-de-chaussée, qui s'ouvre sur le grand patio de la maison d'édition. Tous les matins, elle répond personnellement à ses lecteurs dont la pile de courrier s'amoncelle sur des étagères. «Il flotte un esprit sain dans cette maison qui a su trouver un juste équilibre entre qualité littéraire et enjeux commerciaux», résume la romancière.

L'écrivain avance à son rythme. Elle écrit trois romans par an et en sélectionne un seul qu'elle soumet à Francis Esménard. Le protocole est immuable. Chaque année, entre novembre et décembre, elle passe sa tête dans le bureau de Francis Esménard et lui dépose son nouveau manuscrit. L'éditeur apporte ses remarques, «qui restent en général très limitées car ses manuscrits sont toujours achevés», explique-t-il. «Amélie Nothomb est néanmoins très sensible à mes avis. Je lui ai déjà refusé un livre car j'estimais qu'elle était trop jeune pour le publier», poursuit-il.

Amélie Nothomb fait une confiance aveugle à Albin Michel pour gérer son fonds éditorial et la vente de ses droits à l'audiovisuel. «Je demande juste que l'on me consulte lors de l'écriture du scénario. Mais jusqu'à présent je n'ai pas eu à me plaindre. J'ai tellement aimé le film Stupeur et Tremblement d'Alain Corneau que je pars tout à fait confiante pour la suite», explique-t-elle. Aujourd'hui, un projet d'adaptation audiovisuel est en cours pour son roman, Le Sabotage amoureux, publié en 1993 et une adaptation au théâtre de Cosmétique de l'ennemi est à l'étude.

Seule la cession d'Albin Michel à un groupe d'édition pourrait, à ce jour, contraindre Amélie Nothomb à quitter cette maison. «Je m'attacherai à lui rester fidèle tant que cela me sera supportable», reconnaît la romancière. «Si nous devions céder cette maison, il est évident que nous la vendrions avec ses auteurs. Ce sont les écrivains et donc le catalogue qui font la valeur d'Albin Michel. Mais, pour un auteur à succès, vous disposez, au mieux, d'une option sur son prochain livre.» Amélie Nothomb est une représentante heureuse d'une forme de vieille école de l'édition où l'éditeur règne en maître sur ses auteurs. Elle va à contre-courant de la tendance générale où les écrivains de plus en plus conseillés par leurs avocats ou leurs agents arrachent à leur éditeur ou à leur producteur de cinéma le maximum de concessions.

Entre Amélie Nothomb et Albin Michel, une relation d'éditeur à l'ancienne

Commentaires
Propos insignifiants
  • Promenade buissonnière parmi les livres et les écrivains, avec parfois quelques détours. Pas d'exhaustivité, pas d'ordre, pas de régularité, une sorte de collage aussi. Les mots ne sont les miens, je les collectionne.
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