Bertrand Delanoë par Patrick Besson
Bertrand Delanoë, oncle festif
Patrick Besson
© le point 07/10/04 - N°1673 - Page 135 - 635 mots
D'emblée, il la joue modeste. C'est son truc, à Bertrand, la modestie. L'antienne bobo. On devrait l'appeler la bobodestie. Le maire de Paris prend son exergue chez Jean-Michel Ribes. Si ça, ce n'est pas de la bobodestie ! « Dire la vérité est la façon de se tromper la mieux acceptée. » Si je comprends bien, dans ce livre - « La vie, passionnément » (Robert Laffont, 20 euro) -, Bertrand Delanoë dira la vérité mais il se trompera et nous, on acceptera qu'il se trompe parce qu'il aura dit la vérité. Ça ne signifie pas grand-chose mais je n'ai pas trouvé mieux. J'admets que je n'ai pas cherché longtemps. On a sa vie. Ensuite, notre bobodeste remercie « Ursula Gauthier, qui a consacré beaucoup de temps, d'intelligence et de finesse à me faire exprimer et mettre en forme ce que j'incline à retenir ». Là, je note un premier manque de bobodestie, ce qui m'étonne et me déçoit : Bertrand nous indique, à sa manière cauteleuse mais ferme néanmoins, que son ouvrage a une « forme » et que cette forme est intelligente et fine, puisque « Ursula Gauthier » lui « a consacré beaucoup [...] d'intelligence et de finesse ». Je suis aussi un peu gêné par le « j'incline à retenir ». Le maire de Paris ne se souvient pas, il ne se rappelle pas non plus : il incline à retenir. L'expression me paraît, non pas contraire à la bobodestie, mais légèrement précieuse pour un homme qui prétend s'adresser à un maximum de gens. En plus, ce n'est pas joli. Incliner à retenir, franchement.
Entamons, après la page « Remerciements », l'étude du premier chapitre intitulé « Rêves de villes ». On note évidemment que rêve et ville sont au pluriel. Plusieurs rêves, plusieurs villes. Bertrand comme être divers et multiple. Cosmopolype ! Ce message plus ou moins subliminal est malheureusement contredit par la phrase suivante : « ... ce sens du rêve qui n'appartient qu'à l'enfance ». Rêver la vie, ce n'était pas un slogan socialiste ? Pour le maire de Paris, donc, seuls les enfants ont un sens du rêve, pas François Hollande ! Etourderie d'Ursula Gauthier ayant échappé à Bertrand et à son staff ? Paris est ensuite qualifié de « ville dont l'histoire mêle une foule d'histoires ». Ah non, Bertrand - ou Ursula -, pas ça. L'histoire, les histoires. Ridicule. Il y a plus grave : « Chacun peut se sentir bien dans une église parisienne, une mosquée, une synagogue - ou le Grand Orient. » Sans doute pour la première fois dans l'histoire de la Ve République, un élu place la franc-maçonnerie sur le même plan que les principales religions. Delanoë président, elle - la franc-maçonnerie - aurait sans doute son émission de télé le dimanche matin entre les catholiques, les musulmans, les juifs, les orthodoxes et les protestants. A propos des protestants, Delanoë les a oubliés. Dans sa liste, pas de temple. Une pique contre Jospin ?
Plus loin : « A Paris, j'ai trouvé aussi une notion de plaisir qui n'a rien de superficiel à mes yeux. » Il n'y a de notion de plaisir que de Paris ! Heureux d'apprendre que, pour Bertrand Delanoë, le plaisir « n'a rien de superficiel ». On avait remarqué. Après l'oncle Fétide de « La famille Addams » (Barry Sonnenfeld, 1991), voici notre oncle festif. Le succès de Paris-Plage est en grande partie économique : dans une ville où tout est cher et où les gens n'ont pas d'argent, on se précipite sur toute attraction gratuite. La Fête de la musique est, comme la Techno parade, une boîte de nuit dont on ne paie pas l'entrée : le rêve de millions de jeunes gens. Mais il faut aussi remercier Bertrand pour les couloirs de bus, qui ont beaucoup facilité la vie des gens qui se déplacent en taxi.