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3 octobre 2004

Intellectuels de droite

Les malédictions de l'intellectuel de droite

Par Paul François Paoli
[30 septembre 2004] Le Figaro Littéraire

Pour être un intellectuel, est-t-on nécessairement de gauche ? Ceux qui appellent, au lendemain de la Première Guerre mondiale, à la naissance d'un «parti de l'intelligence» sont, bien entendu, convaincus du contraire.

Le 26 juin 1919, dans L'Humanité, Romain Rolland, Henri Barbusse et Jules Romains avaient accusé les écrivains français, en premier lieu Maurice Barrès, d'avoir «dégradé la pensée» en l'enrôlant au service de la patrie. La riposte ne se fera pas attendre. Le 19 juillet, l'intellectuel catholique Henri Massis publie, dans Le Figaro, un manifeste signé par 54 écrivains qui affirment que la cause de la France se confond avec celle de la civilisation. Et que c'est trahir la seconde, que de négliger la première.

Parmi les signataires : Charles Maurras et l'historien royaliste Jacques Bainville, le philosophe thomiste Jacques Maritain, autre Daniel Halévy, ou le romancier Francis James. L'Action française, qui a mis en veilleuse son antisémitisme d'avant-guerre, est alors à l'apogée de son influence, et Maurras, qui a soutenu la politique d'union sacrée de Clemenceau, jouit d'un prestige inégalé auprès d'écrivains aussi différents que Bernanos, Montherlant, Malraux, mais aussi de Proust et de Gide – le journal de celui-ci en témoigne.

«Positiviste» mais solidaire de l'Eglise catholique, antiromantique en littérature mais prônant le «coup de force» en politique, la «synthèse» maurrassienne, malgré ou à cause de ses contradictions, séduit très largement au-delà des cercles royalistes. Cependant, la fascination que cette pensée exercera sur toute une intelligentsia aussi rétive au marxisme qu'elle l'est au libéralisme allait être entamée par la montée en puissance du fascisme. Cela à partir des années 30.

Bien que farouchement opposés au germanisme et au racisme hitlérien, Maurras et Bainville soutiennent, comme Churchill et une grande partie de la droite européenne, le régime de Mussolini, quand Bernanos rejoint Jacques Maritain dans son refus de pactiser avec le totalitarisme avant de rompre définitivement avec l'Action française lorsque celle-ci approuvera la rébellion franquiste.

Enfin, en soutenant la révolution nationale du maréchal Pétain, Maurras placera les disciples du nationalisme intégral devant une posture intenable : être inconditionnellement fidèle au vainqueur de Verdun tout en refusant la collaboration avec l'Allemagne honnie. Histoire ô combien tragique, mais par trop simplifiée ! De Jean-Pierre Azéma à Pierre Milza, les historiens, qui font aujourd'hui autorité en la matière, ont montré l'opposition de fond existant entre les droites radicales durant cet épisode fatidique.

Si des écrivains fascistes comme Lucien Rebatet et Drieu la Rochelle, seront des hitlériens déclarés, un certain nombre de nationalistes proches de l'Action française ou des Croix de feu du colonel de La Rocque, ont rejoint la résistance dès 1940. Et la vérité oblige à dire qu'il y eut, à Vichy, des intellectuels de la droite libérale, et non des moindres. Ainsi de l'ambassadeur François Poncet, dont la revue Autrement consacrée aux Intellectuels et l'Occupation 1940-1944 retrace la trajectoire, de la participation au gouvernement Poincaré au soutien à Pétain...

Si l'analyse de cette période est cruciale, c'est que Vichy a durablement sapé la légitimité de la droite après la guerre. Devenues suspectes en politique, un certain nombre de valeurs dites «réactionnaires», scepticisme quant à l'idée de progrès, mépris de l'égalitarisme ou rejet de l'art «engagé», allaient trouver refuge en littérature. Marqués à des degrés divers par l'influence maurrassienne, Jacques Laurent, Roger Nimier, Antoine Blondin entre autres, allaient, sous l'estampille des «Hussards», jouir des honneurs de la réprobation.

Quant aux intellectuels que l'engagement ne rebute pas, ils n'auront d'autre alternative que de soutenir de Gaulle, ou de se marginaliser politiquement. Dans le premier cas de figure, le libéral Raymond Aron tiendra, avec Mauriac et Malraux, la dragée haute au PCF et à Sartre, quand les héritiers critiques de Maurras se regrouperont autour de la Nation française, hebdomadaire fondé par le philosophe Pierre Boutang en 1956. Un journal qui a beaucoup de style et à la rédaction duquel participèrent des personnalités aussi différentes que les historiens Philippe Ariès et Raoul Girardet, Roger Nimier ou Gabriel Matzneff, mais qui se scindera en camps opposés durant la guerre d'Algérie, avec d'un côté ceux qui, menés par Boutang, rejoignent de Gaulle, et, de l'autre, les radicaux qui soutiennent l'OAS...

De Dreyfus à Vichy et de Vichy à l'Algérie, depuis toujours en somme, la droite non libérale butte sur un problème insoluble : trouver un «débouché» politique qui ne soit pas réductible à une restauration passéiste ou à des complaisances fascistes. D'où le compromis acceptable qu'allait représenter le caractère «quasi monarchique» (Pierre Boutang) des institutions de la Ve République pour les disciples les plus réalistes de Maurras, comme Boutang ou l'historien Raoul Girardet.

A contrario, la dilution du gaullisme politique allait favoriser l'émergence de sensibilités étrangères à la filiation péguyste et barrésienne de la droite française : une «nouvelle droite» antichrétienne et anti-occidentale regroupée autour du Grece (Groupe de recherche sur la civilisation européenne) d'Alain de Benoist et, sur le versant opposé, un néolibéralisme aux références anglo-saxonnes. Courants qui allaient nourrir le provisoirement fameux Club de l'Horloge et inspirer certains intellectuels du Front national, dans les années 80.

Erudit qui se réclame de Georges Sorel, de Proudhon, mais également de Rousseau et de Carl Schmitt, Alain de Benoist n'est pas le diable et sa réflexion a suscité l'intérêt d'intellectuels aussi peu suspects de fascisme que l'ancien résistant Julien Freund, ou le spécialiste des mythes indo-européens Georges Dumézil. Pour autant, comme l'a montré Pierre-André Taguieff, les équivoques liées à l'antisémitisme sont loin d'avoir été levées chez ceux qui se réclament de l'héritage de la «nouvelle droite».

Et aujourd'hui ? Si les écoles maurrassiennes ou «néopaïennes» ont cessé d'influer sur la vie politique, la pensée de droite est-t-elle pour autant défunte ? Si l'on en croit Daniel Lindenberg, dont le livre Les Nouveaux Réactionnaires a fait grand bruit l'an dernier, les leitmotivs «réactionnaires» seraient partout et feraient même courir un risque à la démocratie. Bigre ! Aussi marqué du sceau du ridicule soit-t-il, le livre de Linderberg n'en a pas moins relevé un fait indéniable : la critique de l'égalitarisme chère à Tocqueville et à la pensée réactionnaire, a bel et bien trouvé un écho chez des intellectuels venus de la gauche, tels Marcel Gauchet et Jacques Julliard. «J'ai découvert qu'il y avait une vérité profonde dans la pensée contre-révolutionnaire, c'est le seul antidote à la démocratie», écrit même, un brin provocant, Jacques Julliard, qui se définit comme «social-démocrate à 52 pour cent et anarchiste et réactionnaire à 24».

Comme si, depuis la tragédie de Vichy, les idées de droite, pour devenir honorables et avoir droit de cité, devaient être adoubées par des intellectuels moralement irréprochables, puisque de gauche. Malédiction ironique ou revanche de l'histoire ? Un peu des deux sans doute......

Les Intellectuels et l'Occupation, 1940-1944

Dirigé par Albrecht Betz et Stefan Martens

Autrement, 352 p., 19,95 €.

Sur la nouvelle droite

de Pierre-André Taguieff

Galilée, 425 p., 27,44 €.

Le Choix de Pascal

de Jacques Julliard

Desclée de Brouwer, 323 p., 21 €.

Commentaires
Propos insignifiants
  • Promenade buissonnière parmi les livres et les écrivains, avec parfois quelques détours. Pas d'exhaustivité, pas d'ordre, pas de régularité, une sorte de collage aussi. Les mots ne sont les miens, je les collectionne.
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