Eloge des vieux jeans d'Eric Neuhoff
Je colle souvent ici des articles du Figaro Magazine. On m'a même demandé si j'y travaillais. Non, mais je suis prêt à étudier toute proposition. Le vrai problème est que Madame risque d'être jalouse. Ce soir, c'est son tour.
À MON AVIS
Éloges de mes vieux jeans
Madame Figaro du samedi 25 mars 2005. Par Éric Neuhoff
[24 mars 2005]
Contrairement aux apparences, le blue-jean n’est pas un vêtement : c’est un pays taille XL, de l’imaginaire en toile denim. Enfiler un pantalon équivaut à se retrouver soudain aux États-Unis, au milieu d’un western. Le cinéma a beaucoup fait pour la légende du jean. Il fallait voir James Dean dans “ la Fureur de vivre ” – le jean était accompagné d’un blouson rouge et constituait la panoplie du mauvais garçon. Dans “ Nevada Smith ”, Steve McQueen le complétait avec des mocassins indiens. Plus tard, il y eut les hippies d’“ Easy Rider ” sur leurs choppers. Pour les actrices, la meilleure solution consistait à être torse nu mais à garder le bas. Aucun spectateur mâle n’a oublié le jean légèrement entrouvert de Maria Schneider dans “ le Dernier Tango à Paris ” ou celui de Sydne Rome dans “ Quoi ? ”
Si l’on s’écoutait, on n’en finirait pas de parler du jean. La braguette pose problème. Boutons ou fermeture Éclair ? Sur ce point crucial, les avis sont partagés. Le débat divise autant que l’entrée de la Turquie dans l’Europe. Écoutez les trémolos des aficionados lorsqu’ils évoquent l’étiquette en cuir avec les deux chevaux dos à dos, les coutures orange, les rivets en étain. D’emblée, le jean fut un classique. C’est là sa force, et son paradoxe. Parfait dès le début, il était condamné, en évoluant, à décliner. On le mit à toutes les sauces, pattes d’éléphant, customisation, couleurs les plus farfelues, pinces façon architecte, “ stone washed ”. Ce monument s’accommoda de ces fantaisies, avec l’assurance des patriarches qui considèrent les frasques passagères de leur progéniture. On aperçut – ces gens-là n’en sont pas à une faute près – des publicitaires en jean et cravate. Baggy, taille basse, le jean a rattrapé son siècle. On ignore s’il a eu raison.
Le jean fabrique des souvenirs et l’on sait que l’homme ne peut s’en passer. Tout ce qui orne la mémoire aide à se conduire dans la vie. On a les madeleines de Proust qu’on mérite. Ah, l’époque bénie, lointaine, où l’on devait cavaler dans des boutiques impossibles pour en dénicher un (les premiers “ desert boots ”, c’était un peu pareil – et ces tennis blanches qu’on appelait des Spring Court). On se chuchotait les adresses comme des mots de passe, en se jurant le secret le plus absolu. Les comédies auxquelles nos mères avaient droit les fois où elles avaient négligé de le retourner avant de le glisser dans la machine. Les drames, si elles ne l’avaient pas repassé bien à plat. Jamais d’ourlet, naturellement. Et puis, le jean a vieilli.
Il a failli ne plus être à la mode. Des couturiers osèrent dessiner des costumes en jean. Les marques se multiplièrent. Il y en eut même de françaises. On nous serina assez que denim signifiait en réalité “ de Nîmes ”, assertion cocardière qui nous a toujours laissés sceptiques. Hélas, qu’en est-il advenu ? À une période, le jean finit par devenir ennuyeux. C’est qu’il avait honte de lui-même. Il s’était transformé en uniforme. Il n’était plus synonyme de jeunesse, d’Amérique, de vacances. Les adultes l’adoptaient. Les voisins de palier ne le quittaient pas de la semaine. Les femmes en possédaient toute une collection. L’anticonformisme était officiel. Les signes distinctifs s’effaçaient. Personnellement, mérovingiens nous sommes, mérovingiens nous restons. Pour nous, le vrai jean rejette le pittoresque, résiste au feu, proscrit les fioritures. Sa simplicité confine au mystère.
Il résiste à tout, sauf peut-être à l’âge qui vient (le nôtre). Il me reste une dizaine de paires dans une armoire. Elles reposent là en silence, comme des fauves assoupis. Je crois que je vais les donner à mes fils.