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23 mars 2005

Astolphe de Custine par Jean d'Ormesson

Astolphe de Custine, le devin marquis

PAR Jean d'ORMESSON de l'Académie française
[17 mars 2005]

Le Figaro littéraire

Le matin du 28 octobre 1824, dans un fossé aux portes de Paris, du côté de Saint-Denis, un cocher qui passait par là découvrit, étendu sur le sol, un jeune homme d'une trentaine d'années apparemment sans vie et dépouillé de tous ses vêtements. Des traces de coups étaient visibles sur toutes les parties de son corps entièrement nu. Il semblait avoir été attaqué par des inconnus qui, après lui être tombés dessus, lui avaient dérobé ses habits. Il n'était pas mort : il gémissait, il reprenait ses esprits, il murmurait une adresse. Le cocher enleva sa houppelande, la jeta sur le malheureux et le ramena chez lui.

Le jeune homme dépouillé et meurtri eut l'imprudence de porter plainte. L'agresseur et ses complices se livrèrent d'eux-mêmes à la police. La vérité fut découverte aussitôt. La victime avait donné rendez-vous, dans une banlieue écartée, à un hussard ou à un dragon qui n'avait accepté la rencontre que pour lui infliger un châtiment. Le militaire et ses camarades portaient l'uniforme d'un corps d'élite : ils ne furent pas poursuivis. Le jeune homme s'appelait Astolphe de Custine.

Astolphe de Custine, dont le nom est encore ignoré de la plupart des dictionnaires courants, appartenait à une famille illustre. Il était le petit-fils du général de Custine qui avait commandé l'armée du Rhin et le fils d'Armand de Custine et de Delphine de Sabran qui descendait de Saint Louis. Timide, hardie, très blonde, Delphine de Custine avait vu monter à l'échafaud son beau-père, son mari et son amant, Alexandre de Beauharnais, avant de multiplier les liaisons avec Fouché, avec Boissy d'Anglas, avec le général Miranda, avec le précepteur de son fils, avec tant d'autres et de devenir surtout la maîtresse de Chateaubriand.

Plus ou moins ouvertement soupçonné d'impuissance, Astolphe lui-même, avant de préférer les dragons, avait été fiancé à la fille du général Moreau, à la fille de Mme de Staël, à la fille de la duchesse de Duras qui, elle aussi, aimait tant Chateaubriand, et qui, pour venger sa fille, écrira Olivier, histoire d'un Babilan «amoureux platonique par nature», imitée, quelques années plus tard, par Stendhal dans Armance. Astolphe avait fini par se marier et par avoir un enfant. Sa femme meurt un an avant l'aventure de 1824, son fils et Delphine, sa mère, deux ans après. Par fidélité à sa mère, Chateaubriand ne cesse de le soutenir. Il intervient même auprès du roi pour lui obtenir la pairie. L'affaire échoue après le scandale : «Ce n'est pas ainsi qu'on devient père», laisse tomber Louis XVIII, qui ne manquait pas d'esprit.

Banni de la société de la Restauration, le jeune marquis de Custine n'a plus d'autre ressource que de se chercher un autre milieu. Il se jette dans les voyages et dans la littérature.

Malgré plusieurs romans – Aloys, Le monde comme il est, Ethel – et une tragédie – Béatrix Cenci, sombre histoire d'inceste et de parricide –, Astolphe de Custine serait resté totalement inconnu s'il n'était parti pour la Russie. Il en ramena trente-six lettres qui furent publiées sous le titre La Russie en 1839.

La destinée de l'ouvrage est singulière et instructive : après un succès foudroyant – dû en partie aux attaques violentes de toutes les autorités russes –, il est presque complètement oublié et occulté à l'époque du rapprochement franco-russe avant d'être redécouvert au lendemain de la Seconde Guerre. Publié partiellement chez Gallimard, dans la collection «Folio», avec une préface de Pierre Nora, il vient d'être réédité intégralement par Actes Sud avec une préface d'Hélène Carrère d'Encausse et des notes et une postface de Michel Parfenov.

«J'allais en Russie pour y chercher des arguments contre le gouvernement représentatif, j'en reviens partisan des constitutions.» Tout est dans cette phrase de l'avant-propos. Elevé à l'ombre de l'auteur du Génie du christianisme qui était l'amant de sa mère, il n'est pas exclu que Custine ait souhaité rivaliser avec Tocqueville, neveu de Chateaubriand, dont La Démocratie en Amérique avait connu un triomphe en 1835. Comme Chateaubriand, Tocqueville pressent la victoire inévitable de la démocratie. Custine, lui, aristocrate catholique et homosexuel, part pour la Russie avec l'idée de chanter la monarchie et le conservatisme russes. Mais il n'y trouve que despotisme, oppression, servitude et cruauté. Les Lettres de Custine sont l'histoire d'un renversement des perspectives et des convictions. Parti conservateur, il rentre en France, libéral.

La politique constitue la toile de fond des Lettres sur la Russie. Si elles ont joui d'un renouveau d'intérêt dans la seconde moitié du siècle écoulé, c'est que les vues de l'auteur sur Ivan le Terrible ou sur Pierre le Grand et sur leurs successeurs semblent annoncer l'URSS de Lénine, de Staline, des procès de Moscou, du goulag. «On peut dire des Russes, grands et petits, écrit Custine, qu'ils sont ivres d'esclavage.» Ou : «Le régime politique de la Russie ne résisterait pas vingt ans à la libre communication avec l'Occident de l'Europe.» Et encore : «En Russie, quiconque lève un coin du voile est à jamais perdu (...) La vie sociale en ce pays est une conspiration permanente contre la vérité.»

A chaque instant, éclate chez Custine une capacité de prévision stupéfiante : «Ou la Russie n'accomplira pas ce qui nous paraît sa destinée, ou Moscou redeviendra quelque jour la capitale de l'Empire.» Quand il s'écrie, dans le résumé, à la fin de son ouvrage : «Depuis que j'ai vécu sous la discipline terrible qui soumet la population de tout un empire à la règle militaire, je vous l'avoue, j'aime encore mieux un peu de désordre qui annonce la force qu'un ordre parfait qui coûte la vie (...). La Russie nous a montré que le despotisme n'est jamais si redoutable que lorsqu'il prétend faire du bien, car alors il croit excuser ses actes les plus révoltants par ses intentions : et le mal qui se donne pour remède n'a plus de bornes», le lecteur contemporain est tenté de reconnaître le régime stalinien dans cette description déjà vieille d'un siècle et demi.

Au-delà des considérations politiques qui ont fait sa gloire – encore un peu méconnue –, il y a quelque chose, chez Custine, qui n'a guère été souligné : ses qualités d'écrivain. S'il pousse parfois le bouchon un peu loin – par exemple : «Les Slaves sont des Arabes blonds» (!) –, ses Lettres sont toutes pleines de mouvement, de naturel, d'anecdotes, de portraits.

Les descriptions du beau Polonais Gurowski, dont il demande en vain la grâce, celle du sinistre baron Ungern de Steinberg ou celle du prince Kozlovski sont inoubliables. Et chacune, à nouveau, nous renvoie, non pas seulement au passé, mais, ce qui est plus rare, à l'avenir.

Michel Parfenov rappelle à juste titre l'autre baron Ungern-Steinberg, sombre héros du roman de Vladimir Pozner, Le Mors aux dents, qui combattra l'Armée rouge «à coups de canif planté dans les oreilles, à coups de baguettes assénées sur les parties génitales». Et le prince Kozlovski, vieux diplomate très gros, affolé de noblesse, d'une politesse un peu brusque, qui semble bien appartenir, selon la formule de Proust, à «la race sur qui pèse une malédiction et qui doit vivre dans le mensonge et le parjure», annonce de loin, selon Yves Florenne, l'illustre figure du baron de Charlus.

Un peu à la façon de Proust avec les rats ou avec les jeunes filles qui crachent sur le portrait de leur père, Custine apparaît dans ses Lettres comme fasciné par la cruauté. Il la dénonce, bien sûr, mais il la décrit aussi avec complaisance et une sorte de volupté.

Le doux marquis de Custine n'est pas si loin du «divin» marquis de Sade. Il faut lire, dans La Russie en 1839, le récit des crimes d'Ivan le Terrible – «Il ordonne qu'on dépèce les membres, mais avec art et sans attaquer le tronc...» – ou l'atroce histoire de Thelenef : «On lui coupa les pieds et les mains, et quand ce tronc mutilé fut presque épuisé de sang on le laissa mourir en souffletant la tête de ses propres mains et en étouffant les hurlements de la bouche avec un de ses pieds.» Ces scènes de Grand Guignol parviennent à faire vaciller les convictions antirévolutionnaires du marquis de Custine : «Les femmes du faubourg de Caen mangeant le coeur de M. de Belzunce sur le pont de Vauxelles étaient des modèles d'humanité auprès des spectateurs tranquilles de la mort de Thelenef.»

Une vaste information, l'abondance des anecdotes, la vérité des détails font de Custine un historien de premier ordre. Sa perspicacité et la justesse de ses vues le changent sans cesse en prophète. Il est aussi, et peut-être d'abord, un écrivain qui n'en finit jamais de tenir son lecteur en haleine. Reportage et prémonition, La Russie en 1839 offre, par-dessus le marché, un exercice littéraire qui réussit, à force de talent, à donner à la réalité tous les charmes du roman....

La Russie en 1839 de Astolphe de Custine Préface d'Hélène Carrère d'Encausse Postface de Michel Parfenov Actes Sud, 918 p., 28 €.

Commentaires
Propos insignifiants
  • Promenade buissonnière parmi les livres et les écrivains, avec parfois quelques détours. Pas d'exhaustivité, pas d'ordre, pas de régularité, une sorte de collage aussi. Les mots ne sont les miens, je les collectionne.
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