Les Bienveillantes

Dans ses Bienveillantes, l'auteur a mis beaucoup de choses qu'il connaît : de la philosophie, de l'histoire, de l'économie politique, de la sémiologie, du pamphlet, du polar ; de la poésie aussi, quand le soldat exténué contemple le paysage ukrainien étrangement calme, au soir d'une bataille. Son gai savoir sollicite la santé du lecteur. Mais comment se fait-il que l'on dévore allégrement ces neuf cents pages comme jadis on croqua dans la pomme ? C'est que l'auteur virevolte, évitant les pièges que pareil sujet promettait : impossible de lire ce roman retenu par des jugements historiques ou des considérations morales. Les scènes révoltantes, les dialogues choquants qui courent dans le livre appartiennent au monde romanesque, insaisissable par essence. À chacun de l'accepter. Lire Les Bienveillantes c'est quitter la société française de 2006 avec ses blessures, ses non-dits, ses débats douloureux pour gagner une rive dangereuse, celle d'une fiction où tout est sinon vrai, du moins vraisemblable. Bien harnaché, l'on consentira à découvrir le récit d'une soirée charmante chez les Eichmann, la visite technique du camp d'Auschwitz, aux fins d'en améliorer la productivité. On acceptera, le temps d'un roman, les ignominies des uns, les justifications « scientifiques » des autres, les dénégations des troisièmes. Décalage horaire assuré.
Etienne de Montety, le Figaro du 24 août 2006.