Oh bébé, mon bébé, auprès de moi toujours…
En tout cas, c’est pourquoi je faisais tant de mystère de ma cassette. J’avais même retourné l’illustration, de telle sorte qu’on ne voyait Judy et sa cigarette que si on ouvrait le boîtier en plastique. Mais la raison pour laquelle la cassette m’importait autant n’avait rien à voir avec la cigarette, ni même avec le style de Judy Bridgewater – c’est une de ces chanteuses de l’époque, style musique de bar, pas le truc que nous aimions à Hailsham. Ce qui rendait la cassette si spéciale pour moi, c’était cette chanson en particulier : plage numéro 3, Auprès de moi toujours.
Elle est lente, fin de soirée et américaine, et il y a un passage qui revient sans arrêt, Judy chante : Auprès de moi toujours… Oh, bébé, mon bébé, auprès de moi toujours… ». J’avais alors onze ans, et je n’avais jamais écouté beaucoup de musique, mais cette chanson-là, elle me prenait vraiment aux tripes. J’essayais toujours de laisser la bande à cet endroit précis pour pouvoir la mettre chaque fois que l’occasion s’en présentait.
(…) Qu’avait cette chanson de si spéciale ? Et bien, en réalité, je n’écoutais pas les paroles comme il faut en ce temps-là ; j’attendais toujours le passage « Bébé, mon bébé, auprès de moi toujours… ». Et ce que j’imaginais, c’était une femme à qui on a dit qu’elle ne pourrait pas avoir de bébé, et qui toute sa vie a vraiment, vraiment voulu en avoir. Et puis se produit une sorte de miracle et elle a un bébé, et elle le tient tout contre elle et se promène en chantant « Bébé auprès de moi toujours… », en partie parce qu’elle est si heureuse, mais aussi parce qu’elle a si peur qu’il arrive quelque chose, que le bébé tombe malade ou lui soit enlevé. (…)
A cette période s’est produit un curieux incident dont je devrais vous parler ici. Ca m’a vraiment déstabilisée, et bien que j’aie découvert son véritable sens seulement des années plus tard, je pense que, même alors, j’ai perçu sa signification profonde.
C’était un après-midi ensoleillé et j’étais allée chercher quelque chose dans notre dortoir. Je me souviens combien il était lumineux parce que les rideaux de notre chambre n’avaient pas été tirés correctement, et on voyait le soleil pénétrer par grands faisceaux, et toute la poussière dans l’air. Je n’avais pas eu l’intention de passer ma cassette, mais puisque j’étais là toute seule, sur une impulsion je l’ai prise dans mon coffre à collection et l’ai glissée dans le lecteur.
Peut-être le volume avait-il été monté au maximum par la personne qui s’en était servie la dernière, je n’en sais rien. Mais d’habitude je ne le mettais jamais aussi fort, et ce fut sans doute pourquoi je ne l’entendis pas plus tôt. Ou peut-être me laissais-je simplement bercer par mon contentement. J’oscillais lentement au rythme de la chanson, serrant un bébé imaginaire contre ma poitrine. Plus embarrassant encore, je m’étais emparée, comme cela m’arrivait parfois, d’un coussin en guise de bébé, et je décrivais cette danse lente, les yeux fermés, chantant doucement chaque fois que ces mots revenaient :
« Oh bébé, mon bébé, auprès de moi toujours… ».
La chanson était presque terminée quand quelque chose me fit prendre conscience que je n’étais plus seule, et j’ouvris les yeux pour découvrir Madame dans l’encadrement de la porte.
Je me pétrifiai sous le choc. Puis, au bout d’une ou deux secondes, je commençai à éprouver un nouveau genre de panique, parce que je voyais qu’il y avait quelque chose d’étrange dans la situation. La porte était presque à moitié ouverte- il existait une sorte de règle selon laquelle nous ne pouvions pas fermer complètement les portes des dortoirs, sauf quand nous dormions -, mais Madame se tenait en retrait du seuil. Elle était debout dans le couloir, tout à fait immobile, la tête penchée d’un côté pour apercevoir ce que je faisais à l’intérieur. Et le plus bizarre, c’était qu’elle pleurait. Peut-être l’un de ses sanglots avait-il filtré dans la chanson pour m’arracher à ma rêverie.
Kazuo Ishiguro, Auprès de moi toujours.