J'ai traduit par passion
L'apparition en français, dans les années 1930, des œuvres d'un inconnu nommé Kafka fut un événement considérable. Les traductions étaient dues à la sagace malignité d'un certain Alexandre Vialatte. « J'ai, concédait Vialatte, traduit par passion, il faudra réviser tout cela un jour. » Le jour, surtout (il y a un quart de siècle), où l'on comprit que Max Brod, l'exécuteur testamentaire dévoué, qui préserva les inédits, dont les trois romans, L'Amérique, Le Château, et Le Procès de la volonté de destruction de l'auteur, n'avait pas résisté à manipuler les textes. D'où l'importance, pour comprendre leur relation, de l'excellente édition des Lettres à Max Brod inédites ici, en parallèle à la reprise du Journal intime, publié dès 1945. La volonté de Kafka s'exprime dans une lettre à Brod (datée 29 novembre 1922) ; elle ne fut pas postée, mais retrouvée dans ses papiers après sa mort, moins de deux ans plus tard. Nous savions cela, qui fut abondamment commenté dans les biographies et les essais qui se sont abattus sur une œuvre incomparable au sens premier comme au sens second du mot. Le débat entre le respect d'une volonté et l'admiration serait insoluble si la postérité se voyait privée des pièces, justement, du procès que l'auteur s'intente à lui-même. Or, Kafka écrit avec un souci de perfection qui le retient de sceller du mot « Fin » des livres majeurs. Il travaille encore à des textes en voie de publication en avril-mai 1924, et s'éteint le 3 juin. Conscient de n'avoir pas remis ses volontés à Brod ?
Le Figaro, 22 mai 2008.