Françoise Sagan par Anthony Palou
La liberté du «charmant petit monstre»
Anthony Palou
[27 septembre 2004] (Le Figaro)
En ce mois de juin 1953, à quelques jours du baccalauréat, sur les bancs du lycée, la jeune Françoise Quoirez, tout juste dix-huit ans, se confie à sa meilleure amie, Florence Malraux : «Cet été, j'écrirai un livre, il aura du succès, je gagnerai beaucoup d'argent et je m'achèterai une Jaguar !» Le genre de phrase qui fait sourire.
À la fin de l'été, les éditions Plon et Julliard reçoivent un curieux manuscrit au titre pioché dans un poème d'Eluard : Bonjour tristesse. La maison Julliard réagit la première : la légende Sagan – gonflée de tous les clichés nécessaires à la création d'un mythe – ne fait que commencer. La face de la littérature française et de l'édition allait être bouleversée par le raz de marée que provoqua ce petit roman de 188 pages écrit à la diable.
Peu d'ouvrages secouèrent les moeurs comme ce Bonjour tristesse qui se vendit à plus d'un million d'exemplaires. Mauriac qui s'y connaissait baptisa la romancière délurée avec ce mélange d'admiration et de tremblements «charmant petit monstre». Tout était dit.
Bien sûr, il y avait eu d'autres femmes à l'insolente liberté. Il y avait eu Colette, il y avait encore Simone de Beauvoir, mais Sagan, c'était autre chose, une jeune fille qui aimait rire, danser, conduire, boire du whisky, faire l'amour et qui écrivait des histoires toutes simples où la morale n'était pas invitée.
Cinquante ans après, presque jour pour jour après la parution de Bonjour tristesse, les jeux sont faits, ces jeux qu'on croyait naïvement sans fin comme une nuit sans aube. Le casino est fermé, les croupiers fatigués, le barman éreinté. L'annonce de la mort de Françoise Sagan nous met une gueule de bois dont nous ne sommes pas prêts de nous remettre : la boîte de nuit que fut la seconde moitié du XXe siècle est définitivement fermée. La vie de Sagan nous rassurait. Elle cautionnait nos excès. Quant à ses livres, ils nous délivraient du mal.
Sagan avait réussi cette greffe toujours assez mal vue en France entre la littérature et le succès – succès est un piètre mot par rapport au raz de marée que provoqua son premier roman. Ses livres sont des cartes postales dont le cachet de la poste fait foi. On aime les savoir datées. Tout leur charme. Depuis 1954, elle dut nous en envoyer une cinquantaine. Nous n'avons plus qu'à les relire, repartir en java, au bras de cette petite chose qui rendit le monde un peu plus léger.
Aujourd'hui, comme ce Bonjour tristesse nous paraît bien banal ! Comme on se dit qu'il n'y avait pas de quoi fouetter un chat, mais c'est sans doute cela l'indice du talent : faire des choses évidentes à un moment où elles ne le sont pas. Après tout, la petite musique de Mozart provoqua aussi quelques sueurs froides dans les salons vernissés viennois. John Lennon, autre innovateur, prononça un jour cette étrange formule : «Avant Elvis, il n'y avait rien.» On comprend entre les notes ce qu'il voulait dire. Eh bien, avant Sagan, sans doute n'y avait-il pas grand-chose.